Atteint de la maladie de Parkinson, Mgr Martini est mort à la fin du mois d’août. Bibliste reconnu, il laisse derrière lui l’image d’un grand exégète et d’un Cardinal à la voix originale dans le monde très conventionnel des Cardinaux.
Le lendemain de sa mort le Corriere della Sera publie une interview du Cardinal Martini. Reprise très largement sous le titre « L’Eglise a 200 ans de retard », celui-ci appelle l’Eglise a une profonde conversion.
L’Église est fatiguée. Notre culture a vieilli, nos églises sont vastes, nos maisons religieuses sont vides, et l’appareil bureaucratique de l’Église se développe. Nos rites et nos habits sont pompeux (…) Nous nous trouvons dans la situation du jeune homme riche qui s’éloigne, empli de tristesse, alors que Jésus l’appelle à devenir son disciple. Je sais bien qu’il est difficile de tout laisser… Mais au moins pourrions-nous chercher des hommes libres et attentifs au prochain, comme l’ont été Mgr Romero et les martyrs jésuites du Salvador. Où sont les héros qui pourraient nous inspirer ?
(…)
L’Église est en retard de 200 ans. Aurions-nous peur ? Peur au lieu de courage ? La foi, la confiance, le courage sont les fondements de l’Église. (…) Seul l’amour peut vaincre la fatigue. Je le vois bien avec toutes les personnes qui m’entourent désormais.
Et immédiatement plusieurs médias s’interrogent sur le caractère manipulatoire de l’interview ainsi que sur la volonté réelle du cardinal lors de l’entretien. Question légitime mais sans réponse.
Sur le point d’être emporté par la leucémie, le Cardinal Veuillot[1] était-il encore lui-même lorsqu’il déclara [2] :
Nous savons faire de belles phrases sur la souffrance. Moi-même, j’en ai parlé avec chaleur. Dites aux prêtres de n’en rien dire : nous ignorons ce qu’elle est et j’en ai pleuré.
Et le Pape Jean-Paul II, souffrant de la maladie de Parkinson, était-il seulement conscient de ce qu’il faisait durant les dernières années de sa vie ? A l’époque je ne conserve pas le souvenir d’une grande mobilisation médiatique pour réfléchir sur son libre-arbitre.
Soyons taquin. Quelle peut être la valeur des paroles du Christ sur la croix alors qu’il était en train de mourir après avoir subi plusieurs heures de tortures ?
Le Cardinal Martini n’est pas le premier prélat à attendre le dernier moment pour dire tout haut ce qu’il pense tout bas depuis des années, c’est presque une habitude depuis quelques années. Peut être est-il aussi possible de lire cette interview posthume comme le bulletin de santé d’une Eglise dans laquelle il est préférable pour un Cardinal d’être mort ou anonyme pour exprimer une critique sur le fonctionnement ecclésial.


8 réactions
1 De Goéland - 11/09/2012, 09:43
"A l’époque je ne conserve pas le souvenir d’une grande mobilisation médiatique pour réfléchir sur son libre-arbitre."
Hors de la presse chrétienne, on a pourtant beaucoup entendu ce genre de réflexion. A tel point que lorsque JPII est mort, on a vu dans son testament une mention du cantique de Siméon ("nunc dimittis") et que les journalistes en ont déduit qu'il pensait à démissionner, signe de son incapacité à gouverner l'Eglise.
En ce qui concerne la presse chrétienne, si je ne suis pas convaincu que les titres les plus classiques (de Famille Chrétienne à l'Homme Nouveau par exemple) aient laissé entendre que le pape était incapable d'écrire ou de comprendre ses discours, je ne suis pas sûr que d'autres journaux aient eu la même opinion.
Enfin, même des vaticanistes peu progressistes (je pense à S. Magister par exemple) ont laissé entendre que les dernières années du pontificat avaient été marquées par une prise de pouvoir du secrétaire du pape et du secrétaire d'état, signe que JPII ne contrôlait pas tout...
Par contre, je ne vois pas bien l'intérêt de dire cela de Mgr Martini : ses paroles ont été plus ou moins en accord avec ce qu'il avait toujours dit, on n'a rien eu de révolutionnaire dans son "interview posthume". Juste des formules un peu explosives ("200 ans de retard"), qui sont peut-être de lui, ou pas, mais ça ne change pas grand chose...
Toutefois, ce n'est pas parce qu'on dit une parole forte à l'article de la mort qu'on s'est forcément tu pendant des années, ni qu'on a forcément raison !...
2 De Else - 11/09/2012, 09:48
Par des articles sur le Cardinal Martini ou des ouvrages par lui signés que j'ai pu lire il y a quelques années, j'ai toujours perçu la voix de cette personnalité comme originale et une des seules dans l'Eglise qui me permettait de ne pas me 'décourager'. L'interview auquel vous faites allusion ne pas surprise.
3 De Else - 11/09/2012, 09:50
petite correction: ne m'a pas surprise.
4 De Marc - 11/09/2012, 13:01
@ Goéland : je garde le souvenir d'une presse catholique qui dans son ensemble était admirative du "courage" du pape et du fait que par sa vie il offrait à voir un autre visage de la maladie et de la vieillesse à une société qui accepte difficilement de voir cette étape de la vie.
C'est en partie vrai, sauf qu'effectivement, le revers de la médaille fut la prise de pouvoir de son secrétaire particulier, Mgr Stanislaw Dziwisz.
Pour le reste je suis entièrement d'accord avec toi, cela ne sert à rien de jeter ainsi le discrédit sur ses dernières paroles.
Mais je garde dans l'idée que la logique psychologique du groupe, la perception actuelle du ministère et de l'Eglise a cette conséquence que le doute ou la critique n'arrive qu'au terme de la vie ou des responsabilités.
Les propos de l'Abbé Pierre sur le célibat des prêtres arrive à 92 ans dans un livre d'entretien avec Lenoir, les doutes de Mère Thérésa ne seront connus qu'après sa mort pour prendre deux exemples marquants.
@ Else : oui il reste dans sa ligne, avec un ton juste un peu plus provoc', dans la limite néanmoins du cardinalement correct
5 De Pat - 11/09/2012, 15:30
Moi je ne comprends pas pourquoi on fait tout un tapage médiatique sur cette lettre .Chaque moi il y a un cardinal ou un évêque qui meurt en quoi la mort du cardinal Martini est différent ? En qoui sa mort un événement pour l’Eglise universelle à part le fait qu’il a rejoint le Père et que maintenant il est assis à droite du Fils ?
Oui il a laissé un testament et alors ?
Il n’est ni successeur de Pierre contrairement à JPII , ni un fondateur de communauté ,c’est un chrétien qui fut évêque mais je ne vois pas en quoi son testament me concerne . Alors qu’il ait dit ces paroles en pleine lucidité ou pas qu’est-ce que cela change ? Par ailleurs il n’y a rien de nouveau dans cette lettre, je suis persuadé tous ce qui est dans cette lettre il l’avait déjà dit ou écrit ailleurs ?
Et je voulais juste faire remarque que dire que l’Eglise a 200 ans de retard c’est estimer qu’on a soi même 200 ans d’avance sur l’Eglise.
6 De Marc - 11/09/2012, 16:49
@Pat : Le Cardinal Martini était connu voilà tout, à la fois médiatiquement et théologiquement. Ce n’est pas pour rien que dès le lendemain le pape Benoît XVI lui rendait hommage. En soi l’abbé Pierre n’était qu’un prêtre !
Idem, je n’aime pas l’expression 200 ans de retard. Elle a l’avantage d’être médiatique, mais elle est maladroite. L’Eglise n’a pas un but mais une vocation. Elle ne recherche pas à être au diapason du monde. La question serait plutôt : comment l’Eglise fait signe, comment elle porte témoignage de l’amour du Christ ?
7 De gershom leibowicz - 11/09/2012, 22:08
Les luttes de pouvoir aussi feutrées que violentes font rage au coeur de l'institution écclésiale et tous les moyens y compris la manipulation de l'information sont employés. Il est effectivement troublant de voir comment une partie de la presse catholique mais pas seulement la plus tradi, au mépris de la plus élémentaire déontologie a voulu discréditer sans attendre la forte parole du cardinal Martini , dont l'interview publiée après sa mort ne faisait que synthétiser la pensée .
Effectivement ce comportement en dit long sur la culture du débat au sein de l'église et sur le degré de servilité d'une certaine presse catholique (dont à mon grand étonnement l'hebdomadaire "La Vie"). Les groupes financiers propriétaires de tabloids sont moins hypocrites.De leur point de vue c'est compréhensible: la parole de C Martini montre clairement que la hiérarchie catholique est divisée sur des questions comme le célibat des prêtres,l'administration des sacrements ou la morales sexuelle et que d'autre part, ce qui est présenté comme principe intangible est remis en cause par un membre éminent de cette même hiérarchie écclésiastique , peu suspect d'être hérétique. Effectivement intolérable, c'est pourquoi, tout en louant en apparence"le grand serviteur de l'Eglise, le grand spirituel" ( on ne peut quand même pas être à ce point inconvenant, pour oser déboulonner un cardinal encore chaud) il convenait de discréditer sans tarder sa parole en le présentant comme une victime de son grand âge(en français courant : sénile et manipulé) .Naturellement s'agissant de JP II, il convenait de dire l'inverse et de nier les effets de la maladie sur les capacités psychiques et intellectuelles du grand timonier, pardon du souverain pontife.
8 De Else - 11/09/2012, 22:12
Comme vous, gershom leibowicz, j'ai été étonnée de la réaction de La Vie; je l'ai fait savoir à J Mercier.