Alors que l’été se termine et que la rentrée se profile lentement, l’Eglise clôt une première phase de sensibilisation des catholiques et plus largement des citoyens sur le projet gouvernemental d’ouverture du mariage aux couples homosexuels.

La proposition de prière du Cardinal André Vingt-Trois, Président de la Conférence des Evêques de France a bien évidemment suscitée quelques réactions hostiles. Quoi de plus normal de la part d’une France qui conserve toujours quelques vieux réflexes anti-cléricaux ?

Mais l’initiative du Cardinal de Paris a permis à l’Eglise de ne pas laisser le champ libre aux revendications extrémistes des catholiques traditionnalistes tout en réaffirmant sa préoccupation vis-à-vis des évolutions législatives à venir. L’Eglise est plus que dans son droit : il est de son devoir, de sa mission même de participer activement aux grands débats sociétaux, d’en éclairer les enjeux et les perspectives. Urbi et orbi.

Il y aura toujours des imbéciles pour contester le droit de l’Eglise de poser une parole publique. C’est ainsi que Pascal Eric Lalmy, monsieur laïcité des PRG, a fait pleinement sienne la vision archaïque de Marinne le Pen sur la laïcité et de son déjà célèbre « Les curés devraient rester dans leur sacristie ». Quand l’Eglise parle des roms ou dénonce une économie inhumaine, il n’y a personne pour lui contester le droit à la parole. En sommes Monsieur Lalmy admet une idée du moment qu’elle va dans son sens. Une certaine vision du débat démocratique. Ou pas.

La prière universelle des Evêques était une bonne initiative même si la plupart des médias n’ont retenu de celle-ci que l’aspect concernant le mariage, alors qu’elle se voulait ouverte sur l’ensemble des préoccupations actuelles. Mais bref, c’est la loi du genre, il faut en accepter les règles.

Puis vint un deuxième temps, où le Cardinal Barbarin alla porter la voix de l’Eglise dans les médias. Et je dois dire que si j’apprécie l’homme et lui reconnaît bien volontiers de très nombreuses qualités, je partage l’avis de Zabou sur la qualité des arguments que l’Eglise doit aujourd’hui apporter au débat :

Donc à nous aussi de ne pas balancer des arguments tout faits, des « loi naturelle » powaaaa en guise de joker imparable ou des qualificatifs amoindrissants mais de toujours plus chercher d’abord à ajuster notre pensée – ça, ça se fait par la prière d’abord, le travail de notre Foi ensuite – puis, également, cela me semble essentiel, à nous rendre audibles par chacun.
Et cela, ça doit être faisable : le christianisme est fait pour l’homme, dans une Foi où Dieu s’est fait homme.

Ouvrons la cage aux phobes, Zabou, lundi 20 août 2012

Etrangement, le Cardinal Barbarin n’a pas cherché à alimenter le débat, il s’est positionné comme une autorité morale supérieure détentrice de l’unique vérité. Et je comprends parfaitement la réaction d’Autheuil qui remarque très justement que « Sa maitrise de la communication médiatique semble limitée, car une phrase telle que "la première page de la Bible a plus raison qu'un Parlement" est absolument dévastatrice… »

J’espère vraiment qu’il ne va pas s’agir de la ligne politique de l’Eglise de France dans les mois à venir, car elle a des raisons légitimes de ne pas être d’accord avec la politique familiale de François Hollande, mais ses propositions ne seront recevables que si elle accepte de n’être qu’une parole en descendant dans l’Agora et en y prenant sa juste place.

Selon moi, tout le contraire des propos du Primat des Gaules :

Le Parlement veut légiférer à partir de l’automne pour autoriser le mariage homosexuel. Restez-vous opposé à ce que certains voient comme une avancée de l’égalité des droits ?

Nous l’avons déjà rappelé en février 2007 avec Richard Wertenschlag, grand rabbin de Lyon, et Azzedine Gaci, recteur de la mosquée Othmane de Villeurbanne : le mariage est l’union d’un homme et d’une femme. C’est écrit sur la première page de la Bible.

Etes-vous toujours contre l’adoption d’enfants par des couples homosexuels ?

Notre désir est que la loi n’entre pas dans des domaines qui dépassent sa compétence. Un Parlement est là pour trouver du travail à tout le monde – en voilà, une priorité !- pour s’occuper de la sécurité, de la santé ou de la paix. Mais un Parlement, ce n’est pas Dieu le Père. Il ne peut pas proclamer : « A partir d’aujourd’hui, nous décidons qu’une femme n’est plus ce que vous croyez, et nous décidons que le mariage devient autre chose ». Que chacun garde le sens des limites de sa responsabilité !

''__Mgr Barbarin contre le mariage gay : « Le Parlement n’est pas Dieu le Père », Le Progrès, 14 août 2012__''

Cela dit Mgr Barbarin est parfaitement cohérent avec le Magistère Romain et notamment l’instruction Donum Vitae (1987) de la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Joseph Ratzinger, qui ne reconnaît pas au législateur de compétence sur la question des droits de la famille et de l’institution matrimoniale.[1]



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L’Eglise a tout à perdre dans ce débat. La loi sera votée : l’opinion y est favorable et dans un contexte économique très difficile, elle a l’avantage de ne rien coûter et d’être symboliquement forte.[2]

Les catholiques peuvent expliquer ce qu’ils entendent par loi naturelle, mais essayer d’imposer cette conception va les disqualifier pour longtemps comme des interlocuteurs responsables. Même les rares théoriciens de la loi naturelle sont beaucoup plus prudents que les Evêques dans son application.[3] De la même manière il ne me semble pas raisonnable de penser la loi civile comme porteuse d’une quelconque morale dans un contexte de pluralisme religieux et de séparation des pouvoirs. La vocation de la loi n’est pas d’être morale.[4]Penser l’Etat comme la boussole de la morale, c’est franchir la méditerranée et lorgner vers des Etats dont nous condamnons régulièrement les dérives.

De la même manière, tenter de sacraliser, de sanctuariser le mariage civil comme un élément au dessus du législateur peut sembler paradoxal quand dans le même temps l’Eglise accueille une demande plus culturelle que cultuelle. Les Évêques ont accepté d’assouplir considérablement les conditions d’accueil des couples demandant le mariage religieux, mais dans le même temps considèrent que le mariage civil est lui insusceptible d’évolution ?
Les Évêques demandent donc aux députés de ne pas prendre de liberté avec les lois naturelles alors qu’eux même ont choisi d’adapter la plupart de leurs sacrements afin qu’ils soient accessibles au plus grand nombre. Si l’Eglise avait la même intransigeance pour le mariage religieux qu’elle l'a pour le mariage civil, il n’y aurait plus beaucoup de baptêmes ou de mariages en France.

Il y a quelques jours, René Pujol et Natalia Trouiller se sont exprimés, chacun à sa façon et selon ses propres convictions, sur le couple sexualité/église. On est d’accord ou pas, mais ni l’un ni l’autre n’essayent d’imposer une vision. Ils ne se drapent pas dans une vérité toute puissante surclassant toutes les réalités humaines, loi universelle dont ils seraient les uniques interprètes.
Ils partagent, argumentent, réfléchisse et surtout accepte la contradiction.

Car c’est peut être aussi cela que va révéler la reconnaissance du mariage pour les homosexuels, la difficulté de l’Eglise a accepter le débat. Dans sa tribune « N’ayez pas peur de l’homosexualité », Jean-Pierre Mignard pointe très justement cette difficulté de l’Eglise à débattre des questions morales en son sein.

Il n’y a aucun débat aujourd’hui dans l’Eglise sur la sexualité et je ne vois aucun théologien s’aventurer hors des sentiers battus. L’Eglise refuse depuis des dizaines d’années de laisser vivre une véritable recherche théologique, interdisant et contrôlant tout ce qui pourrait remplacer un point par une virgule dans un texte Magistériel. Cette obsession du contrôle a comme funeste conséquence l’absence de vocation dans ce domaine. Et donc de remise en cause.

Ajouté à cela un réflexe corporatiste qui veut que quand des prêtres et des évêques cherchent un « spécialiste », ils ne se posent pas d’abord la question de savoir si untel est bon, mais s’il est catho, de préférence prêtre, au minium diacre ou sœur. Une grande partie de la perception actuelle de l’homosexualité de l’épiscopat français a été forgé par deux personnes. Je ne juge pas leur travail, je ne suis ni moraliste ni psychothérapeute, mais je pense que sur une question aussi sensible, il aurait été intéressant de recueillir d’autres avis, notamment en dehors de l’Eglise, là où la parole est encore libre sur cette question.

D’où sans doute le recours à la loi naturelle [5] comme une bouée permettant de se maintenir à la surface. Mais pas plus.

Notes

[1] Page 22 et suivante

[2] Le changement toussa quoi…

[3] S'appuyant sur l'analyse présentée par Aristote dans le livre V de l'Éthique à Nicomaque, Villey distingue le droit naturel du droit positif par le fait que le premier ne dépend pas d'une norme ou d'une convention, mais résulte au contraire d'un certain état des choses. Ce point devient plus clair si l'on revient au texte d'Aristote, qui parle du dikaion: le juste. Le dikaion phusikon, qu'on traduit par "droit naturel", signifie simplement ce qui est juste (naturellement), par opposition à ce qui est juste en vertu d'un nomos (dikaion nomikon). C'est donc une erreur de lire l'idée de norme, de règle (nomos) dans le terme de dikaion : il n'y a de nomos que là où il y a convention, décision humaine, opinion. Tenir pour l'existence d'un "droit naturel" revient donc à soutenir ceci: il y a des choses justes qui ne sont pas telles par convention, en vertu d'une norme, mais qui le sont du fait d'une certaine situation. Y a t-il un progrès du droit ? Gilles Lebreton, Dalloz, Doctrine, 04 avril 1991

[4] Le parent qui fume adopte incontestablement un comportement qui ne passerait pas le test de l'universalisation possible des choix : il a un comportement nocif à sa propre santé, voire même, le cas échéant, à celle de ses enfants qu'il expose à un environnement malsain et auxquels, peut-être plus indirectement, il donne un mauvais exemple. Doit-on pour autant considérer qu'il y aurait là motif pour le contraindre à suivre tel ou tel programme de désintoxication, voire déchoir sa volonté de toute force juridique pour les questions touchant à la santé. On voit bien en quoi le test de l'universalisation ne peut être dûment utilisé dans le champ du raisonnement juridique et/ou juridictionnel. Dans cette perspective, on comprend bien que la référence à l'autonomie kantienne telle qu'elle découle de l'impératif catégorique paraît insuffisante, voire illégitime, à fonder une évaluation juridique, normative, du comportement de l'individu qui refuse une transfusion sanguine. Kant contre Jéhovah ? Stéphanie Hennette-Vauchez – Dalloz, Doctrine 09 dec 2004

[5] Lire sur cette question le propos très juste du Père Gourrier dans Lettre ouverte au prochain pape, page 46, Flammarion 2005