Comment rendre intéressant auprès d’un public de non-spécialistes le dernier concile de l’Eglise Catholique Romaine ? Partir des textes conciliaires reste toujours complexe d’une part parce qu’il est difficile d’en comprendre l’exacte portée sans avoir une connaissance, même minime, du background théologique et des circonstances historiques mais également car ceux-ci restent très arides dans leurs formulations.
Et au-delà de cet énorme défi pédagogique, comment rendre compte des enjeux et des luttes des différents courants sans tomber dans un parti pris complet en faisant le procès des conservateurs contre les progressistes, ou l’inverse, selon sa propre sensibilité.
Dans son dernier livre, la bataille du Vatican, Christine Pedotti propose de découvrir le Concile Vatican II sous forme d’un roman en partant des principaux protagonistes et observateurs. Idée simple mais néanmoins osée tant un concile pourrait se résumer à des Evêques assis discutant en latin.
Mais c’est avec un vrai sens du rythme et de la mise en scène qu’on suit les débats, les petites manœuvres et les joies, les luttes claniques et les jalousies, les fatigues et les déceptions, les sombres couloirs et les chapelles lumineuses.
Les connaisseurs de cette histoire apprécieront la précision [1] des lieux, idées et personnages. Ceux qui pense que Vatican II est le nom d’un roman de Dan Brown ne devrait pas avoir trop de mal à situer l’ensemble tant l’auteure sait faire preuve de pédagogie et de clarté.
Le livre permet de mieux comprendre les perspectives des différents débats sur la liberté religieuse, le dialogue avec les autres religions, la liturgie et son « interminable bataille du latin, cette ligne de front symbolique entre ceux qui voulaient que les choses changent, évoluent, s’adaptent, et ceux qui voulaient maintenir, fixer, figer. »,…
Après les travaux préparatoires, on suit la première session des Evêques de 1962. Elle qui normalement ne devaient durer que quelques semaines et clore ainsi le Concile : alors que pour la première fois « la catholicité avait cessé d’être une idée pour devenir des milliers de visages. » la Curie découvre l’extraordinaire liberté des Evêques et par ricochet les Cardinaux romains s’alarmant « de voir ces cardinaux et ces évêques « étrangers » - étranger à l’esprit romain – emmener l’Eglise hors de ses habitudes et de ses traditions. ».
Au-delà des tentatives de manœuvres et d’étouffements des fonctionnaires romains, le livre rappelle très justement l’engagement de ses hommes qui« avaient passé l’essentiel de leurs vies à défendre Rome contre la modernité, et ils l’avaient fait au nom du pape et de la foi. Et voilà qu’un pape modifiait la donne et prétendait que le monde moderne n’était pas un ennemi mais un interlocuteur. »
Difficile donc d’en vouloir à des hommes qui cherchent à conserver intact ce qu’ils estiment être la Vérité et dont Paul VI reconnait que « malgré ses défauts, (la Curie) était un rouage essentiel à la vie de l’Eglise »
Mais comme le dira avec justesse le patriarche Maximos IV : « L’Eglise a été donnée à Pierre et aux apôtres et non à la Curie »

Car cette bataille du Vatican se résume aussi dans l’échange entre les théologiens Hans Küng et Karl Rahner : « l’Eglise était-elle une société hiérarchique pyramidale gouvernée selon un mode absolutiste ou une communauté, un peuple en marche, pérégrinant, habité et conduit par l'Esprit-Saint ? »
Et pour faire valoir sa conception, les deux camps rivalisent de travail et d’arguments : mais là où les Ratzinger, Congar, Béa, de Lubac réservent leurs interventions aux Evêques présents lors des sessions, la minorité, emmenée par le Cardinal Ottaviani, se perd le plus souvent en manœuvres et intrigues de couloirs. Règlement modifié, invitations qui ne partent jamais, lobbying auprès du Pape, tentative d’intimidation, mensonges, calomnies,…
Ce livre est donc d’une double actualité : celle des 50 ans du Concile et d’une Curie qui aujourd’hui encore s’illustre à travers l’affaire Vaticanleaks en donnant à voir un bien piètre visage.
Au terme de cette aventure, on suit la présence de Mlle Monnet, première femme au concile comme auditrice, détail insignifiant pour certain, anachronique pour nous, mais ô combien révélateur d’un changement d’époque et de considération pour ce que le Cardinal Suenens appelait « l’autre moitié de l’humanité ».
Mais c’est avec le Pape Paul VI que se clôt définitivement l’évènement lors de la messe de fin du concile le 8 décembre 1965. Le retour de la sedia gestatoria[2] et les Evêques tenu à distance illustrent parfaitement que pour les ennemis du Concile, ce n’était donc qu’une bataille et que tout ne fait que commencer.
Lecture du moment


11 réactions
1 De Incarnare - 16/05/2012, 09:25
Le début du livre est incontestablement intéressant. Toutefois, on se lasse d'entendre Mme Pedotti rabacher, encore et encore, ses marottes(latin, et cie).
Exemple 1 : le patriarche melkite Maximos IV et le latin.
Exemple 2 : son acharnement contre Siri
2 De Marc - 16/05/2012, 09:37
Comme je me lasse également d'entendre Mgr Rey et Mgr Aillé rabâcher sur la liturgie, la très sainte et très grande immaculé vierge-marie mère de tout les hommes, alpha et oméga de l'univers, en sautillant sur la cathèdre en répétant Evangélisation à la fin de chaque phrase. Idem pour Lacroix et Anatrella sur l'homosexualité,...
Oui le livre n'est pas totalement objectif, il est d'une certaine manière militant, mais qui aujourd'hui sur le Concile Vatican II ne l'est pas ? Parce que tu pense que Benoît XVI est objectif ? J'ai quelques doutes....
Ce livre a le mérite de rendre facilement accessible ce que furent les débats et les hommes du CVII, ce qui est déjà énorme.
3 De Incarnare - 16/05/2012, 11:04
Marc, je ne nie pas les qualités du bouquin. Je dis juste qu'il aurait été excellent s'il avait fait 200 pages de moins (après tout, il est édité chez Plon, pas chez Plomb :p).
Je ne recherche pas non plus une "objectivité" illusoire, vu les débats encore vifs sur ces questions, vu aussi que toute déclaration définitive serait perçue, à ce stade, par les uns ou par les autres, comme une condamnation de leur manière de recevoir le concile.
Simplement, j'attendais que la présentation des événements d'alors mette un peu de mise en perspective les enjeux d'aujourd'hui ; bref, que le livre dépasse le stade de simple tract syndical.
4 De Marc - 16/05/2012, 11:25
Oui je vois ce que tu veux dire. Des livres existent. Peut être, sans doute que l'Evénement Vatican II
de John W. O’Malley est plus objectif.
5 De gershom leibowicz - 16/05/2012, 21:31
Pour avoir lu le livre de Christine Pedotti et celui de John O' Malley, je trouve qu'ils sont très complémentaires pour comprendre ce grand moment dans la vie de l'Eglise. Celui de Christine ne rabaisse jamais les tenants de l'opposition à l'esprit de Vatican II . Elle explicite bien en se mettant dans la peau des principaux acteurs du concile , les conceptions divergentes mais respectables qu'ils avaient de l'Eglise. Je trouve même qu'elle n'est pas dépourvue d'une certaine tendresse pour le cardinal Ottaviani. Je pense que son choix narratif montre bien sans aucune caricature ce qu'ont du être les grandes tendances qui ont traversé l'Eglise lors de ce concile.Je n'ai pas vu de contradiction avec l'approche de O'Malley qui entre par les idées et les concept théologiques qui ont inspiré les grands textes conciliaires.
6 De Christine Pedotti - 17/05/2012, 17:08
Marc,
Je suis régulièrement votre blog dont j'apprécie la qualité. Et voilà que vous donnez une lecture de "La Bataille du Vatican" que je trouve fondée et honnête. je vous en remercie, c'est toujours un bonheur pour un auteur d'être bien lu.
C'est à Incarnare que je voudrais préciser les choses.
D'abord, sur Maximos, ne pas s'exprimer en latin parce qu'il est grec et non latin, et qu'il veut maintenir vivante la tradition grecque catholique, est son obsession, pas la mienne. Il fait ses interventions en français (alors qu'il est bon latiniste), de façon militante. Sans cesse il se heurte à la latinité du processus conciliaire, et il a des prises de bec avec, en particulier le cardinal Ottaviani qui sont très dures, jusqu'à exiger par l'intermédiaire du pape que des excuses lui soient adressées. Le Secrétaire du concile Felici essaiera d'obtenir de lui qu'il dépose ses textes en français et qu'ils soient lus aux Père en latin, mais le vieux patriarche a la tête dure, et il tient bon.
Ensuite, sur Siri, je ne vois pas où est "l'acharnement" à dire que Siri est un conservateur. Il est sans doute le plus conservateur des évêques italiens, et il est bien le chef de file de l'aile conservatrice. Il se trouve qu'il existe un journal de Siri au concile, que j'ai lu, et une partie des phrases que vous relevez, sont directement issues de ce journal, en particulier, son inquiétude à l'issue de l'ouverture du concile. Il raconte lui-même qu'il n'a pas réussi à dormir la nuit suivante tant le discours de Jean XXIII l'avait alarmé, et aussi l'idée de faire une "adresse au monde", une idée qu'il trouvait simplement déplacée.
Ce qui est vrai, pour finir, et Marc l'a bien noté, c'est qu'à l'issue de la première session, la physionomie de l'assemblée se dessine, il y a une majorité et une minorité. Sur 2350 Pères siégeants, la majorité favorable à des changements est constituée de plus de 2000 Pères, la minorité ne dépassera jamais 250 voix. On peut essayer de réécrire le concile, la réalité des chiffres est là. Ce qui est vrai aussi, c'est que la minorité comme la majorité revendique la fidélité à l'Église à la Tradition, simplement, ce n'est pas la même tradition. La majorité est nourrie du travail des théologiens qui ont examiné la vie des premières communautés, ont lu les Pères de l'Église et cherchent à retrouver une continuité avec un élan évangélique primitif. La minorité est attachée au corpus théologique très abondant produit depuis le concile de Trente et surtout au cours du siècle précedent par les papes de Grégoire XVI à Pie XII, qui selon elle ont fourni la réponse adéquat aux questions posées par les changements du monde et la modernité.
À ma connaissance, personne parmi les Pères conciliaires n'avaient la moindre intention de rupture avec la Tradition. Il y avait ceux qui étaient fidèles aux récents pontifes et ceux qui voulaient un retour aux sources.
Du point de vue des deux parties, il s'agit de fidélité et de continuité.
7 De Incarnare - 17/05/2012, 17:23
Mme Pedotti, merci pour ce commentaire nourri.
Je ne suis pas un partisan de la minorité (ni de la majorité, d'ailleurs, je suis né 20 ans après la conclusion de ce concile.. ) ; mon souci n'est pas tant que vous disiez que Siri est conservateur. C'est le fait que ce terme soit perçu comme un gros mot, pas simplement dans l'esprit des gens d'alors, mais également dans le ton du narrateur.
Il serait juste qu'on arrive à une Eglise où l'on puisse se dire conservateur ou progressiste sans se faire jeter des pierres par l'autre partie.
Sans doute une partie de ma déception à la lecture de votre ouvrage vient de ce que 1. j'avais assisté à l'une de vos conférences et que le contenu m'en était déjà éventé ; 2. les répétitions sont sans doute à l'usage d'un public plus "novice" des choses de l'Eglise (faire un ouvrage accessible est tout à votre honneur), mais qu'elles ne font qu'ennuyer les plus "initiés" (d'où ma remarque sur les 200 pages de trop).
Bien cordialement.
8 De Christine Pedotti - 17/05/2012, 19:36
Merci de votre ton mesuré. De fait le processus conciliaire est long et fastidieux, on s'est aussi beaucoup ennuyé au concile. J'ai tenté de faire avancer à bon rythme la narration, en particulier, je l'explique dans l'introduction, en me situant sur la "ligne de front" des débats; c'était là qu'il se passait des choses, et parfois âpres. Ensuite, la difficulté consiste à ne pas perdre le lecteur en écrivant un "roman russe" où on ne sait jamais qui est qui parce qu'on a du mal à se remémorer les noms des uns et des autres, d'où les phénomènes volontaires de répétition sur certains personnages, vous avez en avez relevé deux mais on pourrait dire la même chose sur Bea, sur Ruffini, sur Felici. Ils ont des signes distinctifs, des "motifs récurrents" qui permettent de les reconnaître. C'est comme le thème de Scarpia dans La Tosca. Voilà, vous me donnez l'occasion de raconter un peu de cuisine interne d'écrivain, comme vous le voyez, la contrainte de l'exercice prévaut sur l'intention "militante" dont vous me "débitez".
Je suis navrée, non de vous avoir agacé, mais de vous avoir ennuyé.
9 De Marc - 17/05/2012, 22:11
@Christine Pedotti : merci beaucoup
10 De Incarnare - 17/05/2012, 23:16
N'en soyez pas navrée : je suis sûr qu'il saura trouver son public.
Bien cordialement.
11 De Pneumatis - 18/05/2012, 13:31
Bonjour,
J'ai enfin commencé à lire ce livre. Je me rends compte à quel point ma "culture Vatican II" était de surface. Pour l'instant, je suis plutôt agréablement et généreusement nourri des nuances dans les différentes oppositions théologiques et toute la complexité de leurs incarnations, que par les réductions binaires d'oppositions claniques. Il faut dire que cette lecture démarre pour moi à un moment assez providentiel où je commence à prendre un peu de recul par rapport à ma vision de l'Eglise aujourd'hui et sur son devenir.
Là où je rejoins Incarnare, c'est qu'il est encore difficile aujourd'hui de parler de certaines tendances théologiques, sans se voir étiqueté aussitôt d'une "tendance sociale" qui sonne alors pratiquement comme une vulgarité. Le travail de Christine vise assez juste, je pense, en humanisant ces tendances théologiques, parce que cette humanisation permet de saisir toute la complexité liée à la la personne humaine, son histoire, son point de vue, et d'éviter ou de réapprendre à éviter la tentation de tout réduire à des cases à cocher.