Il y a des personnalités qui ne laissent pas indifférents malgré les années. Le Cardinal Lustiger (1926-2007) appartient définitivement à cette catégorie. Jean-Marie Tincq, journaliste en charge des questions religieuses au Monde de 1985 à 2002, propose une première biographie de celui qui fut un des piliers de l’Eglise dans la dernière partie du XXème siècle.

Destin exceptionnel que retrace parfaitement l’auteur, de cette jeunesse d’un enfant Juif qui en pleine guerre va choisir de se convertir malgré l’opposition de ses parents. D’un enfant qui restera à jamais marqué par la déportation de sa mère à Auschwitch. D’un converti qui toute sa vie assumera sa double identité de juif et de catholique, quitte à s’attirer reproches et suspicions dans les deux familles spirituelles.

Destin qui se résume déjà à la lecture de la notice qui accompagne son ordination :

« A fait tout son séminaire aux Carmes (7 ans). Licencié en philosophie scolastique et en théologie. Israélite converti à 15 ans. Intelligence très brillante, sens remarquable de l’organisation, habileté à se tirer des situations les plus difficiles. »

Le livre se concentre principalement sur les engagements du Cardinal ainsi que sur la manière qu’il eut d’exercer son ministère, celui qui usa d’une métaphore originale au lendemain de sa nomination comme Archevêque de Paris : « mon rôle est de faire jaillir des sources d’énergie spirituelle. En prenant une image pétrolière, je dirais que je m’intéresse moins aux problèmes de raffinement ou de distribution du pétrole qu’à celui du forage de nouvelles sources. »

Bien évidemment, on retrouve dans les lignes d’Henri Tincq l’homme bouillonnant, sans aucun doute caractériel, ombrageux et susceptible, capable de virer un prêtre sur un simple accès de colère : « on l’accuse de casser des personnalités et des expériences nées aux lendemains du concile et puisant à son interprétation la plus réformatrice, de faire un saut de génération, de sacrifier les anciens au profit de jeunes prêtres fascinés par lui, formés dans des moules qu’il a mis en place. Sa conception est celle d’une Eglise verticale où l’évêque est au sommet. « C’est moi qui ai l’Esprit-Saint, pas toi ! », dit-il un jour à l’un de ses prêtres. »

Mais aussi l’homme des combats pour l’école catholique, contre une sacralisation excessive de la Révolution Française, défenseur de la vie sous toutes ses formes, animal médiatique capable de d’exiger un 20h pour défendre la position de l’Eglise et de rendre coups pour coups.

Peu soucieux de la collégialité, il se dota très tôt de ses propres structures quitte à s’attirer des animosités tout au long de son ministère.

Tout d’abord par la création de son propre Séminaire, afin de pouvoir disposer à sa guise d’une « nouvelle génération de prêtres plutôt jeunes, formés à son image, c’est-à-dire nourris d’Ecritures saintes et ouvertes à la culture moderne, très à l’aise dans une Eglise qui réaffirme sa puissance institutionnelle, sans complexes par rapport à leur identité sacerdotale, inflexibles sur la morale et soucieux de charité pastorale. Un jeune clergé peu porté à la contestation, « enfermé dans un périphérique comme on enfermerait le cou dans un col romain », dit un jour le Cardinal Poupard. »

Pour parvenir à ses fins, il n’hésitera d’ailleurs pas à faire jouer ses réseaux romains et sa proximité intellectuelle et spirituelle avec Jean-Paul II.

Mais c’est aussi lui qui voulut toujours offrir à l’Eglise les moyens de sa propre diffusion, à travers Radio Notre-Dame et KTO par exemple. Là aussi aux lendemains euphoriques succéderont bientôt les réalités financières et les limites d’un projet sans doute trop personnel et parisien. Mais peut-être l’Eglise avait-t-elle besoin de l’énergie et du courage de ce Cardinal qui ne recula jamais devant les obstacles pour faire retentir la Bonne Nouvelle ? La collégialité n’est-elle pas parfois d’une pesanteur telle que toute audace pastorale est automatiquement étouffée par la création d’une commission chargé d’enterrer de réfléchir au projet ?

Les raisons de l’aimer sont aussi nombreuses que celle de le détester. Mais il faut néanmoins lui reconnaître cette qualité d’avoir réussi avec un certain brio à être une des grandes voix de l’Eglise catholique durant un quart de siècle dans un monde médiatique qui préfère de loin les originaux et les francs tireurs aux Cardinaux perçus comme conservateur.

Un regret cependant, celui de ne pas avoir dans ce livre plus d’éléments sur la spiritualité du Cardinal Lustiger. Mais tout cela est largement compensé par la qualité de l’ouvrage qui permet de mieux comprendre pourquoi aujourd’hui encore l’action pastorale du Cardinal permet dessine pour une grande part l’évolution des diocèses parisiens et d’une partie de l’Eglise dont il fut à la fois l’enfant terrible, le visionnaire et l’architecte.

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Dans ce contexte tumultueux, l’archevêque de Paris fait venir en France, en janvier 1983, le Cardinal Joseph Ratzinger. Les deux conférences que prononce, à Lyon et à paris, le préfet de la congrégation romaine pour la doctrine de la foi sonnent comme un désaveu des méthodes catéchétiques initiées par les évêques français en 1980. Le « catéchisme national » de 1947, par questions-réponses à apprendre par cœur, a été supprimé au profit d’un manuel appelé Pierres vivantes, à la pédagogie plus innovante, proposant à l’enfant des choix de textes et d’articles de foi.

Le renoncement à un exposé systématique de la doctrine chrétienne et de l’enseignement de l’Eglise suscite un tollé dans les milieux intégristes qui organisent une campagne de dénonciations à Rome. A Lyon et à Paris, le cardinal Raztinger prend leur parti, dénonce « la grande misère de la catéchèse nouvelle » et qualifie de « première et grave faute » la suppression du catéchisme national.

La majorité des évêques français se sentent désapprouvés et blessés. Ils vont devoir remettre en chantier leur manuel. Mais Jean-Marie Lustiger a choisi son camp – celui de Rome – et pris ses distances avec la catéchèse française. Il est accusé de manquer de solidarité avec ses confrères.

C’est ce procès qui reviendra à chaque période de tension entre Rome et une Eglise de France mal notée, en perte de vitesse, critiquée pour ses tendances gallicanes, sa crise des vocations, la moindre ferveur de son enseignement. L’archevêque de Paris est dans une situation paradoxale : par sa puissance politique et médiatique, il est considéré à Rome comme le « patron » de l’Eglise de France, en qui sont placés les espoirs de redressement, mais il est isolé dans l’épiscopat hexagonal.

Sa réputation d’homme de pouvoir autant que sa théologie, son caractère entier et ses initiatives solitaires – dans le conflit sur l’école, dans la formation des prêtres, dans la communication de l’Eglise – lui valent des critiques ouvertes et des prises de distance. Il est assidu aux réunions du conseil permanent de l’épiscopat et aux assemblées plénières. On l’écoute quand il prendre la parole. Mais il fait peur. Sa connaissance des dossiers, sa capacité de décision, sa supériorité intellectuelle suscitent un cocktail d’agacement et d’admiration.

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Jean-Marie Lustiger, Le cardinal prophète
Grasset avril 2012
368 pages - 19,86 €