Ici on parle beaucoup d’élections. De l’autre côté des Alpes, de démission. Le 16 avril prochain, le Pape Benoît XVI aura 85 ans. Un âge plutôt dans la moyenne des Cardinaux. Mais néanmoins un âge où se pose de manière assez légitime la question d’un possible départ ; le Pape lui-même a déjà eu l’occasion d’aborder le sujet dans un livre d’entretien avec Peter Seewald :

Quand un pape en vient à reconnaître en toute clarté que physiquement, psychiquement et spirituellement il ne peut plus assumer la charge de son ministère, alors il a le droit et, selon les circonstances, le devoir de se retirer.

Lumière du monde, Benoît XVI, page 51

Rajouter à cela quelques scandales sur les luttes de pouvoir au sein de la Curie sur fond de malversation financière, la fatigue visible du souverain pontife, la création récente de nouveaux cardinaux qui auront un jour la charge d’élire le nouveau pape et vous déclenchez une série d’articles sur la question de la part des vaticanistes [1]. Giuliano Ferrara, Antonio Socci, Andrea Tornelli ou Sandro Magister pour n’en citer que quelques uns.

Chacun à sa façon et selon ses options et préférences pastorales, explique à la fois le contexte, les difficultés canoniques et les problèmes que pourraient engendrer le fait d’avoir un Pape émérite et un Pape en exercice, l’influence qu'aurait l’ancien pape sur l’élection du nouveau, ...avant de se lancer dans d’improbables spéculations sur la possibilité d’une démission.

Sans être spécialiste de la petite sphère italienne des vaticanistes, j’ai l’impression que les rumeurs sur la santé du pape, sa possible démission et la mise à jour des papabiles [2] constituent une activité à plein temps.

Déjà en novembre 2011 le Père Frédérico Lombardi avait dû démentir les rumeurs de la presse sur une éventuelle démission. Et je pense qu’il va devoir refaire cela de plus en plus régulièrement.

La longue maladie du Pape Jean-Paul II et une certaine forme de « mise en scène » de sa santé reste sans doute encore dans les mémoires. En effet, même s’il ne faisait plus beaucoup de doutes que dans les dernières années de sa vie il était totalement incapable de remplir pleinement sa mission, l’ensemble des cardinaux romains continuèrent à assurer le monde entier de sa grande forme jusque dans les derniers mois. Il eut sans doute été plus sage d’admettre un peu plus tôt la dégradation de sa santé et son rôle désormais symbolique. Oui mais voilà, le culte du secret, le phénomène de cour et de papolatrie rend très hypothétique cette nécessaire transparence.

A cela s’ajoute qu’il n’existe pas une fiche de poste du « boulot » de pape comme on définit les prérogatives et obligations d’un directeur général. Paradoxalement le Pape Jean-Paul II a très certainement eu un apport important sur la perception de la place des malades dans notre société par la médiatisation parfois voyeuriste de sa propre dégradation physique. Chaque pape assume à sa façon cette charge si particulière, avec son charisme particulier et son histoire.

Alors démissionnera, démissionnera pas ? Et si pour l’instant cela n’avait aucun intérêt ?

Une chose est sûre, la période actuelle est inédite. Aujourd’hui, l’Eglise tant locale qu’universelle doit mener de front une importante réflexion sur le contenu de la foi et sur son rapport au temps et à l’espace.

Il faut revenir un tout petit peu en arrière pour discerner cela. Des pontificats longs, très longs, il y en a eu plusieurs. Des pontifes malades aussi. Sauf qu’aujourd’hui l’action du pape ne s’arrête plus aux rives du Tibre. Cette évolution a déjà été actée symboliquement par les Cardinaux avec l’élection de Jean-Paul II, premier pape non italien depuis 1459.[3]

L’espace d’influence du Pape couvre désormais la terre entière et peut avoir des répercussions sur plus d’un milliard de personnes, avec des situations politiques extrêmement complexes, comme nous le rappelle trop régulièrement la situation des chrétiens dans les pays arabes ou en Chine.

A cela s’ajoute l’allongement de la durée de vie : sauf maladie particulière ou accident, notre pape actuel peut espérer être encore sur le siège de l’Evêque de Rome pendant longtemps…. peut-être sera-t-il même centenaire et pourra-t-il ouvrir les JMJ de 2027 à Moscou avec le Patriarche Cyrille VII ?

La question est donc de savoir si l’Eglise peut se permettre le luxe d’avoir un pape présent physiquement mais absent pastoralement ? Si nous étions dans une logique de pastorale d’entretien sans doute. Mais nous sommes aujourd’hui devant des choix qui vont déterminer quel sera le type de présence ou non que l’Eglise Catholique aura demain. Pour moi la réponse est clairement non.
D’ailleurs la constitution apostolique Universi dominici gregis qui détermine le processus électoral pour l’élection du Pape n’envisage la vacance du siège apostolique que pour préciser... que les cardinaux n’ont rien le droit de faire ! Actuellement, dans les faits et les textes, une église sans Pape ne fonctionne pas.

Revenons-en sur cette fameuse possibilité d’une démission. Elle est prévue par le droit canonique [4]
Sous l’angle schizophrénique, comme Evêque de Rome il pourrait présenter à lui-même sa propre lettre de démission puisque la « retraite » est possible à partir de 75 ans. D’ailleurs ce n’est pas lui qui me contredira

“pour les affaires courantes, l’évêque de Rome agit comme n’importe quel évêque qui confesse sa foi, la proclame, qui est fidèle à l’Eglise. C’est seulement quand certaines conditions, quand la tradition est devenue claire et qu’il a conscience de ne pas agir arbitrairement, que le pape peut dire : ceci est la foi de l’église.”

Lumière du monde, Benoît XVI, page 25

De la même manière les Cardinaux électeurs au Sacré collège doivent avoir moins de 80 ans. L’Eglise connaît donc déjà des limites d’âges mais qui étrangement ne s’applique pas au successeur de Pierre.

Les plus conservateurs considèrent que l’Eglise est d’origine divine et qu’elle n’a donc pas à s’adapter aux “modes” ou aux “évolutions” d’un monde perçu comme hostile. Je leurs conseille de ne jamais ouvrir un livre d’histoire, il serait sans doute surpris de voir combien l’Eglise a toujours su influencer et se laisser influencer par les évolutions politiques et sociologiques du “monde”.
A vouloir tout lire sous le sceau du sacrifice, on en finit par confondre martyr et jusqu’au boutisme. Dès lors, le pape ne peut que finir pape sous prétexte de contredire directement l’appel de Dieu. Je caricature un peu mais je ne suis pas loin de la réalité de cette logique.

Maintenir fermement que l’Eglise n’est pas une simple construction humaine n’empêche pas d’admettre que la première règle qu’une institution, fut-ce t-elle d’inspiration divine, doit édicter, concerne ses propres garde-fous. Notamment pour celui qui est sa “tête”. Je crois me rappeler que la présence de l’Esprit Saint n’a pas toujours empêché l’Eglise de s’engager dans des chemins particulièrement sombres, légitimant ou armant le bras de tortionnaires.

La question devient donc : pourquoi aujourd’hui la démission d’un pape semble si surprenante ou inconvenante selon les chapelles alors que le principe d’un arrêt de l’exercice en raison de l’âge est unanimement reconnu dans les différents ministères et que la démission d’un prêtre, d’un Evêque ou d’un Cardinal en raison de son âge ne choque personne ?
Je reformule encore : pourquoi par principe un Evêque doit démissionner à 75 ans alors que par principe le Pape doit mourir à Rome ? Qu’est-ce qui théologiquement, spirituellement ou même scripturairement, fait que l’on refuse au Pape ce que l’on admet le plus naturellement du monde aux autres Evêques ?

Le Pape serait-il donc par une sorte de grâce divine un homme qui ne serait pas touché par la vieillesse ?


Comme je le disais nous assistons à une mutation de l’espace et du temps dont il est encore difficile d’appréhender toutes les conséquences. Parallèlement à cela, nous allons continuer à avoir des papes dont l’âge sera, par la force de l’habitude, canonique, avec une espérance de vie toujours plus grande.

Ce qui va avoir comme double conséquence de longues périodes d’absence de perspectives et d’initiatives pastorales ou de choix totalement arbitraires et le risque d’une confiscation du pouvoir par quelques prélats en raison d’une sénilité du Pape.

Aujourd’hui la question de la démission reste de l’ordre du for intérieur du pape. Je ne vois pas cette question évoluer dans les textes surtout avec la papolatrie actuel.

Il y a en revanche une autre manière de contourner cette difficulté. Car la démission du Pape interroge plus largement sur l’esprit synodal qui préside ou non la petite barque de Pierre.

Si demain les grandes décisions étaient collégiales et que le principe de subsidiarité s’appliquât plus largement, le pape serait d’autant plus libre de vivre le terme de sa mission comme il l’entend.

Depuis la réforme Grégorienne, un mouvement continu de centralisation de l’Eglise et une réaffirmation théologique de la primauté du Pape a conduit à faire peser sur les épaules de ce dernier une charge et un rôle tellement central que je pense qu’il lui est presque devenu impossible de partir avant son dernier souffle. Quand vous avez une fonction totalement unique, que vous pensez que c’est Dieu lui même qui vous guide toutes vos actions, vous réfléchissez à deux fois avant de démissionner.
La divinisation de la fonction ferme définitivement la porte à toute logique humaine.
Un meilleur équilibre entre les principes de présidence, collégialité et communauté permettrait déjà de redonner une plus grande liberté au pape. Il faudra également sortir de cette opposition entre une église universelle d’institution divine et des conférences épiscopales perçues comme des simples constructions humaines. Même le code de droit canon de 1983 reconnaît dans son canon 753 leurs rôles :

Les Évêques qui sont en communion avec le chef du Collège et ses membres, séparément ou réunis en conférences des Évêques ou en conciles particuliers, bien qu'ils ne jouissent pas de l'infaillibilité quand ils enseignent, sont les authentiques docteurs et maîtres de la foi des fidèles confiés à leurs soins; à ce magistère authentique de leurs Évêques, les fidèles sont tenus d'adhérer avec une révérence religieuse de l'esprit.

Débarrassé du fardeau de devoir tout contrôler, d’être l’alpha et l’omega de toute la pastorale universelle et locale, le Pape pourra retrouver pleinement son rôle au service de l’unité de la Foi en assumant collégialement la direction de toute l’Eglise. Le “pouvoir” qu’il perdra, il le regagnera dans la liberté d’assumer seul sa propre fin.

Notes

[1] Journalistes spécialisés sur l’actualité du vatican

[2] Possible successeur du pape

[3] Oui l’Esprit-Saint souffle beaucoup plus fort en Italie et en plus il parle Italien, ceci explique cela bien évidemment

[4] Canon 332-2 : “S'il arrive que le Pontife Romain renonce à sa charge, il est requis pour la validité que la renonciation soit faite librement et qu'elle soit dûment manifestée, mais non pas qu'elle soit acceptée par qui que ce soit.””