Il m’arrive parfois de croiser des séminaristes ou des jeunes prêtres qui s’imaginent déjà en haut de l’affiche, crosse à la main et bague au doigt. D’un côté j’ai envie de leur dire que vu le nombre de prêtres d’ici 20 ans ils ont de bonnes chances. De l’autre je pense qu’ils ne se rendent peut être pas bien compte de l’exigence de cet appel.
Les deux derniers livres de témoignages d’Evêques, Mgr Doré et Mgr Deniau, dans des styles très différents, ne cachent aucunes des difficultés et parfois même des petites trahisons du quotidien.
Du coup, entendre un Evêque qui affirme que son ministère l’a rendu heureux, cela ne fait pas de mal. Même si cette joie nécessite une foi en l’homme totale et quotidiennement renouvellée : “On se heurte souvent à l’ingratitude et à l’incompréhension. Je témoigne qu’on ne peut pas s’engager réellement pour l’homme sans croire, au minimum, que l’homme est plus que ce qu’il dit de lui-même.”
Avant de faire sa valise et de partir en “retraite”, Mgr Rouet a accepté de se confier à Marc Taillebois et Eric Boone, respectivement directeur de la communication et directeur du Centre Théologique du diocèse de Poitiers.
Sans doute la bonne idée de ce livre ; ce sont des proches collaborateurs, connaisseurs de l’homme et de l’Archevêque, ce qui donne parfois cette impression agréable d’être au coeur d’une conversation entre amis, sans langue de buis ou de bois.

Il ne s’agit pourtant pas de dresser des couronnes de fleurs à l’action pastorale de Mgr Rouet, les deux auteurs précisent tout de suite les choses et évitent le piège du livre hagiographique : “La vie du diocèse n’est ni plus facile ni pire qu’ailleurs et, surtout, jamais les choix pastoraux de Mgr Rouet n’ont voulu s’ériger en modèle de ce qu’il conviendrait de faire aujourd’hui.”
La présicion est importante, car Mgr Rouet a cristallisé durant de nombreuses années la haine des conservateurs et traditionnalistes de tout poils et dentelles. En cause les choix pastoraux de ce dernier autour de la création des communautés locales qui ferait selon ses détracteurs entrer dans l’Eglise une démocratie de laïcs qui mettrait sur la touche les prêtres.
Autre grief, ses prises de positions comme Président de la Commission sociale des évêques de France mais également sa critique d’une tentative de Restauration en cours dans l’Eglise et une centralisation romaine excessive ou encore son opposition au Front National. Bref beaucoup pour un seul homme, fut-il Archevêque.
Il n’hésite d’ailleurs pas à revenir sur quelques uns de ces points, par exemple la place des prêtres :
Je trouve que l’on endort les prêtres en exaltant un sacerdoce utopique. Le réveil sera terrible.
Plus on s’engagera dans la promotion individuelle pour obtenir des candidats, moins on aura des candidats de qualité. On aura des candidats susceptibles de succomber à de telles publicités.
Or ceci n’est pas un signe de maturité. La promotion du prêtre pour laquelle on est même prêt à utiliser l’eucharistie, puisqu’il faut avoir du nombre, est une promotion éclatée. (…)
Chacun cherche, par la Tradition, par une sensibilité particulière, à offrir ou à restaurer l’image qui lui rapportera le plus de candidats. Dans tout cela on oublie la mission.
Tant qu’on sera dans cette attitude, nous alimenterons la loi de la concurrence où tous les coups sont permis, où des groupes viennent recruter des prêtres dans un diocèse sans en avertir l’évêque, où chacun vient à la pêche pour sa propre chapelle. Finalement on voudra un prêtre « en soi », indépendamment de l’histoire d’un peuple, c’est-à-dire indépendamment de l’Eglise qui va l’ordonner. On est en train de privatiser le sacerdoce.
page 74
Il faut quitter l’approche quantitative du prêtre, Si on reste dans la quantitatif, on est perdu. Allons au qualitatif. Le grand changement d’aujourd’hui n’est pas basé sur le nombre de ministres, mais sur la qualité du ministère. Qualité non pas au sens individuel des prêtres qui se sanctifie ; à cet égard, j’ai une admiration sans limite pour les prêtres de mon diocèse. Mais qualité au sens où c’est la nature, la modalité du type de ministère qui est en train de changer.
page 79
Il évoque également cette fonction si particulière et explique notamment l’évolution de cette dernière : jeune Evêque, on lui a apprit à diriger. Il a progressivement dut apprendre à gouverner. Implicitement, il ouvre là un des futurs chantiers sur la vie diocésaine, comme expérience qui ne pourra plus désormais se vivre que sous un régime de synodalité sous peine de devenir inaudible à force de ne pouvoir incarner ce qu’elle proclame.
A condition ici aussi que l’ensemble du Peuple de Dieu sache parfois faire évoluer ses habitudes :
Beaucoup de chrétiens ont la même relation à la Bible que les musulmans l’ont au Coran. On a des chrétiens qui ont une relation au sacré analogue à celle d’un bouddhiste. On a des chrétiens qui ont une relation à l’autorité analogue à celle d’un paysan tibétain envers le Dalaï-Lama. C’est-à-dire qu’on est fondamentalement déiste et accessoirement chrétien.
page 98
On retrouve enfin cette fibre sociale qui a colorée son ministère, mais qui, contrairement à ce que pense beaucoup n’a jamais consisté à donner un blanc seing à tel ou tel mais bien plutôt à renvoyer dos à dos les ultras de tout bords :
Nous sommes dans une curieuse situation en France où l’on peut dire que ce qui concerne la morale privée serait de droite et ce qui concerne la morale sociale serait de gauche. Pour caricaturer l’exemple, peu importe ce que devient l’enfant, le tout est qu’il naisse. Pour un certain nombre de gens, il est né, c’est fini, on est tranquille.
Qu’il y ait des crèches, des allocations pour les parents isolés, cela ne les intéresse pas. D’autres au contraire déclarent : l’important ce sont ses droits, jusqu’au droit à la retraite ! …
C’est la totalité de l’homme qui est en jeu. On ne peut pas se préoccuper de la vitalité d’un spermatozoïde et d’un ovule complaisant, sans penser à ce que va devenir l’enfant à naître. Notre société nous oblige, gens d’Eglise, à avoir une vue cohérente de la vie de l’homme dans son ensemble.
page 112
Vous avez fait de moi un évêque heureux
Albert Rouet, Eric Boone, Marc Taillebois
Edition de l'Atelier - Février 2011


une réaction
1 De Gershom leibowicz - 28/02/2012, 22:11
Oui excellent petit livre d'entretien concernant l'action d'A Rouet. C'est sans doute un des derniers évêques à avoir donné la priorité"à une présence chrétienne qui fasse signe et sens dans la société actuelle" plutôt que d'accompagner docilement un repli identitaire très "tendance" mais qui ressemble pourtant à une "retraite" au sens militaire de ce mot. J'avais souligné comme vous le risque de" privatisation du sacerdoce" (p 74 ) qui lui fait perdre tout son sens. Juste un extrait soulignant le caractère prophétique de cet évêque:"Si la foi ne prend pas racine dans l'essentiel de la vie de l'homme, elle flotte. Elle sera soit le signe d'identité d'un groupe, soit insignifiante pour les autres" (p61) A l'instar de GM Riobé, de Joseph Dore et de quelques autres , A Rouet a été un évêque pour qui le souci du peuple de Dieu, de tout le peuple de Dieu donc de l'Eglise était le fondement de son action ; à l'inverse de ces nouveaux fonctionnaires de dieu pour lesquels il n'est que le prétexte et l'alibi d'une inféodation à la nomenklatura vaticane .