Téléphone arabe
Il y a quelques semaines, une polémique aussi fulgurante qu’éphémère, très blogosphèrique finalement, opposa quelques blogueurs à propos d’une conférence du Cardinal Ravasi.
C’est ainsi qu’Yvan Rioufol du Figaro jubilait qu’un haut responsable du Vatican condamne la tiédeur des homélies des prêtres décidemment trop mous à son goût.
Citons au moins ici les quatres premières phrases de son article, immense monument à la gloire de l’approximatif et du raccourci, du suggestif et de l’a-peu-près.
Les curés sont majoritairement prévisibles, ennuyeux, transparents. Ils font fuir les fidèles. Cette constatation d'une évidence, c'est Le Vatican lui-même qui la dresse, c'est-à-dire Benoît XVI. C'est donc une bonne nouvelle.
Et maintenant reprenons, point par point. Jamais le Cardinal Ravasi n’a dit ça. Voici ses mots exacts :
La nostra predicazione, o comunque la presentazione della Parola è diventata talmente incolore, inodrore insapore da essere ormai assolutamente irrilevante.
Notre prédication, ou du moins la présentation de la Parole, est devenue tellement incolore, inodore et sans saveur qu’elle est désormais tout à fait insignifiante.
C’est assez facile à vérifier puisque la conférence est en ligne.
Je vais même vous mâcher le travail, c’est à 55’. Avec une traduction de @lemessin.Pour bien comprendre cette remarque, il faut prendre le temps. D’abord de l’écouter dans son ensemble, parce qu’il dit des choses intéressantes, peut être pas tant sur la communication d’ailleurs que sur le fondement de la Parole et sa valeur performative.
Mais aussi pour constater qu’il ne s’agit absolument pas de la pointe de son intervention, qu’il n’y a aucune agressivité dans son propos. D'ailleurs il ne parle pas des prêtres, mais des prédications, il s'inclut lui même dans cette disgression. Et non, n’en déplaise à Yvan Rioufol, il n’y a aucune volonté de « remettre de l’ordre », l’Eglise n’étant pas une caserne de petits soldats mais plus simplement une communauté d’hommes et de femmes qui essayent au quotidien de vivre de et avec l’Evangile.
Enfin, une petite recherche sur les différentes interventions du Cardinal Ravasi permet d’aboutir à ce constat : l’expression « incolore, inodore et insipide » est une sorte de gimmick qui revient assez souvent dans ses interventions. Comme en 1995 dans cet article du Corriere Della Sera ou dans cette conférence. Qu’il applique indifféremment aux discours politiques, à la communication ou aux prédications.
Ensuite il faudra me dire où se trouve le passage sur la fuite des fidèles parce que je le cherche encore.
Je passe sur l’évidence de la constatation, pour rebondir sur cette bien étrange conclusion selon laquelle c’est le Vatican qui le dit, donc Benoît XVI, bref.
Je ne sais pas mon cher Yvan si vous êtes au courant, mais vous avez dans vos bureaux un collège plutôt très très bien informé du fonctionnement de l’Eglise en la personne de Jean-Marie Guénois, il pourra vous expliquer beaucoup mieux que je ne saurais le faire que le Cardinal Ravasi n’est pas le porte-parole du Pape, que le Vatican est un Etat, qu’un responsable de Dicastère ne représente pas la Curie, qu’il existe parfois des désaccords entre un Cardinal et le Pape,….
Bref, autant de subtilités que manifestement vous ne maîtrisez pas.
Puisqu’on parle de petite phrase, vu que je sens néanmoins à la lecture de votre billet une certaine crainte quant à l’avenir de l’Eglise, je me permets de vous citer cette phrase d’un autre Cardinal devenu Pape à propos des homélies :
Le miracle de l’Église, c’est qu’elle survit chaque dimanche à des millions de très mauvaises homélies
Cardinal Joseph Ratzinger
J’espère qu’ainsi vous serez rassurés. J’en suis presque certain. Ou pas.
En conclusion de cela, beaucoup de bruit pour rien, juste pour une conférence d’un Cardinal, certes papabile, et pour une phrase qu’il n’a jamais dite.
C’est dommage parce que dit sans agressivité, l’interrogation sur la place de la Parole et de la parole dans la célébration est intéressante. Elle invite à reconnaître les possibles déséquilibres entre la table de la Parole et celle du repas, pose l’évolution d’un modèle de transmission d’un savoir à celui du partage communautaire, interroge un modèle tridentin où en chaque prêtre doit forcément sommeiller un aigle de Meaux, éclaire une formation initiale des prêtres irréformable,….
Mais pour cela il faudrait poser tout cela ailleurs qu’au comptoir d’un café, fut-il numérique.
Tout ceci appelle néanmoins un constat dans l’évolution de la communication, celle d’une nouvelle forme de révisionnisme.
Depuis au moins le voyage du pape en Afrique en 2009, nous sommes invités à recevoir différemment l’information. A cette occasion, nous avons assisté à la mise en marche du rouleau-compresseur médiatique à la suite d’une phrase sur le sida …. que le Pape n’avait jamais prononcé.
En cause tout d’abord, la pression médiatique de l’info continue, qui exige une instantanéité de la diffusion, une espèce de direct permanent sur tous les fronts de l’actu. Nous n’avons pas fini d’en payer le prix. Au-delà des déformations que peuvent subir les acteurs du monde politique, associatif et culturel, c’est aussi toute la crédibilité de l’information et des journaux qui se retrouvent en cause.
Or on sait combien une société qui mésestime ses médias est une démocratie qui tôt ou tard favorisera l’émergence de discours intégristes.
Deuxième élément qui se rajoute à cela, sur lequel il faut être attentif, la diffusion de l’information en continue sur les réseaux-sociaux. Voici un cas concret très récent.
Mgr Giraud, Evêque de Soissons et nouveau Président du Conseil pour la Communication a pris cette initiative de Twitter certaines séances de la dernière Assemblée Plénière de la conférence des Evêques de France.
Saluons cette idée qui préfigure peut être, à l’instar par exemple des Evêques Américains et Canadiens qui diffusent par vidéo leurs travaux, l’ouverture plus large de cette grande inconnue que constitue encore ce synode permanent.
Alors que le Père HJ Gagey intervient devant les Evêques sur Internet, voici une série de tweets :
Après cela où se trouve la vérité ? Car « soutenir » les blogueurs est une chose, les « former » en est une autre. Encore convient-il de savoir ce que l’on met sous le chapeau de la formation. Peut être, sans doute qu’il ne s’agit que d’une différence d’interprétation et de compréhension entre les personnes présentes ? Pour sortir de ce flou et des possibles divergences, une seule solution : la transparence des débats.
Sur le fond du débat sur le lien Institution-blogosphère, chercher à avoir un lien permanent avec cette communauté protéiforme et aux intérêts et motivations divergentes est une bonne chose, révélatrice d’une volonté de dialogue et de transparence.
En revanche, chercher à exercer un « contrôle » sur eux est une entreprise vouée à l’échec du fait de la nature même des blogs ; elle serait surtout une illustration supplémentaire du difficile rapport dans l’Eglise avec la culture du débat, quant bien même celui-ci connaît parfois excès et dérives.
A la suite de son élection, Mgr Giraud a signé un texte très positif qui a le mérite de s’ouvrir sur une question et non comme ce fut trop souvent le cas auparavant par un jugement péremptoire.
Elle est la marque d’une volonté de cheminer ensemble. A condition de bien se comprendre.

























Commentaires
Sur les homélies, je me permets carrément de pas tomber d'accord avec B16, l'Eglise ne survivra pas au gnagnan... Le seul truc, c'est que le gnagnan n'est pas constant ; par contre quand il l'est (constant), çà craint. Et c'est bien le feu d'Emmaûs qui doit jaillir des homélies, non ?
J'en témoigne, chez moi, paroisse cathédrale bretonne. http://luc1249.wordpress.com/2011/1...
Quand à la "formation", c'est bien connu, Jésus a passé 3 ans de sa vie à faire des formations et du powerpoint, plus qu'à prier et expliquer...
je vois que tu suis activement ce que j'écris... tu as vu que je répondais uniquement à Rioufol, hein, pas du tout à Ravasi?
PS: gagey a sûrement raté un truc: l'aval d'une institution sur internet n'a pas de poids. il faut un témoignage incarné pour qu'il soir reçu. Le reste, c'est une question d'organisme régulateur. Sans réelle prise. Hélas.
Au #vbm11, je ne me souviens pas avoir entendu de velléité de contrôle du Vatican.. plutôt une bienveillance silencieuse, qui ne cherche pas à enfermer dans un "label catho" (dont l'exclusion serait vécu comme une excommunication) et appelle à une juste discernement.. et une saine liberté !
@Jean Duma : d'accord, très bien, plus d'homélie gnangnan, je pense que nous sommes tous d'accord. Je vous recommande la lecture du billet de David et Lemessin sur ce sujet. Ensuite on en reparle.
@David : oui je suis un lecteur attentif, souvent silencieux mais bien présent. Je ne connais pas du tout le Père Gagey ? C'est un enseignant de la Catho spécialisé sur la communication ? Oui une labelisation par exemple est impossible, de toute façon il suffit de voir comment cela marche dans la blogosphère. Les blogs deviennent des médias comme les autres, entre conf' de presse, invitation pour des évènements et RP
@Incarnare : je doute que le Vatican est effectivement des velléité car je pense que rare sont les Évêques et Cardinaux Romains qui considèrent les blogs comme autre chose qu'une mode passagère, malgré une rencontre international.
Lus avant de poster, je maintiens ma position. Haro sur le Figaro quand il dit parle sur des sujets réservés à Nous Autres Chrétiens Dignes de l'Intérieur ? Una Voce et fermez là, c'est donc cela ? On connait plus ouvert sur des sujets nettement plus rock'n roll (divorcés remariés & co)... Quant aux réactions diverses, elles semblent -au de ce que j'ai compris de leurs propres auteurs- assez épidermiques. Reste que la parole est sacrée, elle doit flamber, et, trop souvent, les mots qui devraient enflammer sont de piètres briquets. Est-ce un mal de le dire, d'une façon (Rioufol) ou d'une autre (Vatican) ?
Enfin, je soutiendrai à fond une formation ecclésiale des bloggers à l'orthographe...
@jeanduma : ce n'est pas un mal de le dire, le problème n'est pas là. Le soucis c'est qu'il ne propose rien, c'est le grand vide. Comme l'explique bien David, et quelques autres blogueurs, la spiritualité n'est pas une grande ligne droite, il n'est pas toujours possible d'être au top !
Ensuite, attendre du prêtre qu'il apporte une nourriture spirituelle, c'est légitime, mais qu'est-ce que la communauté amène comme nourriture elle ? Il y a-t-il des temps de partage autour de la Bible, est-ce que les prêtres ont le temps de prendre du temps pour eux ? La vie spirituelle dans l'agitation du quotidien et les sollicitations constantes ne favorise pas spécialement la prise de recul.
Peut être également qu'il faut admettre que trop souvent, nous avons une image des prêtres très stéréotypés. Il est possible d'avoir une vocation de prêtres diocésains sans pour autant être un grand prédicateur. Peut être existe-t-il des alternatives ? Peut être que parfois, si le prêtre le souhaite, des laïcs pourrait organiser des temps de méditation autour de la Parole ?
Voici quelques unes des questions qui à mon avis ouvrent des portes pour l'avenir.
Pour apprécier la possibilité de bonnes homélies, il faut réfléchir, actionner son intelligence. Qu'est-ce qu'un prêtre en France, ou en Europe? Quelqu'un qui répond à un faiseau improbable de conditions: accepter le célibat, avoir une grande foi, accepter que son statut social n'ait rien à voir avec celui de ceux qui l'ont précédé, faire six ans de séminaire, accepter donc de rester assis durant tout ce temps, savoir durer dans la prière, subir de terribles assauts de la part des esprits mauvais, être coulant et patient avec tout le spectre des sensiblités de ses coreligionnaires ( "se faire tout à tous"), accepter la hiérarchie ( ce qui ne va plus de soi dans notre société "des Egaux" ( des égos,)comprendre que beaucoup ne prennent pas la mesure de la grandeur des sacrements qu'il dispense, se résoudre à courir après le temps, et j'en passe. Une fois réunies toutes ces conditions, il y a de fortes probabilités que l'impétrant, à qui on demande toutes ces qualités, ne dispose pas spécialement de celle de faire de bonnes homélies. Ne peut s'étonner de cet état de fait que celui qui ne connaît rien à l'homme.Un peu d'indulgaence! Mais l'essentiel, c'est que la Parole passe quand même. Paul n'était pas grand et habile orateur, paraît-il. L'essentiel est que le piètre prédicateur ait conscience de sa carence, ce qui est souvent le cas.Après, c'est au peuple de soutenir son pasteur.
Et... c'est quoi une bonne homélie, sinon?
Vu comment certains ont adooooré l'homélie de ce matin alors que leurs voisins de travée ont trouvé ça au choix (ennuyeux, cucu, trop/pas assez social, trop/pas assez spi...), bref tout le monde n'a pas la même notion de la bonne homélie, car chacun a envie d'entendre quelque chose qui lui parle et tout ne peut pas parler à tout le monde.
Bon après il y a la question du talent oratoire, là c'est aussi une technique à apprendre... On apprend quoi en homélitique dans les séminaires? (si ça existe... )
Oui l'art de l'homélie cela existe effectivement, mais il faudrait poser la question aux prêtres. Il y en a un deux qui suivent les commentaires de ce blog, peut être pourront-ils m'éclairer ?