Un évêque en toute bonne foi
Les pieds sur terre et dans la terre. C’est le terme qui me vient très spontanément après la lecture du livre de Mgr Francis Deniau, aujourd’hui Evêque émérite de Nevers. Terreux. Glaiseux même. De cette bonne vieille terre adamique, malléable dans le souffle de l’Esprit, jamais figée mais toujours en mouvement.
Une démonstration très simple et évidente du « pour vous et avec vous » augustinien. [1] Pas de jugement depuis la hauteur de la Cathèdre mais un regard lucide sur l’Eglise d’aujourd’hui.
Mais attention, lucide n’est pas synonyme de tiède « Quoi que vous pensiez, si vous ne voulez trouvez qu’une confirmation à vos idées, n’allez pas plus loin. Je revendique le droit d’une parole libre et personnelle, qui n’entre dans aucune grande théorie… ». L’homme est aussi d’accès facile qu’il est surprenant.
La lecture est agréable car les propos de Mgr Deniau ont été recueillis par Frédéric Teulon qui est beaucoup plus à l’aise en économie qu’en théologie. D’où un échange peu conformiste et sans aucun doute un regard neuf dans la formulation des questions.
Voici quelques extraits pour avoir une petite idée de ce qu’est « une parole libre et personnelle » d’un évêque aujourd’hui.

D’une part, je considère que le divorce n’est pas nécessairement un péché, et d’autre part, je ne crois pas que leur vie de couple d’aujourd’hui soit réellement un obstacle. Je ne crois pas non plus que l’invitation faite aux divorcés de s’abstenir de relations sexuelles pour pouvoir communier soit humainement significative et tenable.
Même si l’Eglise ne peut célébrer un deuxième mariage, elle devrait néanmoins pouvoir le reconnaître (à la manière des Eglises d’Orient ou d’une autre façon). L’accueil des divorcés remariés au sacrement de réconciliation et à la communion reste à construire. Au IIIème siècle, l’accès au sacrement de réconciliation était précédé d’un stage pénitentiel (un peu l’équivalent du catéchuménat pour les futurs baptisés). On pourrait réactualiser cette pratique.
page 44
Jusqu’ici, les choses allaient de soi : les apôtres étaient des hommes, les prêtres étaient des hommes… Il faut envisager désormais la dimension symbolique de l’ordination presbytérale, qui institue le prêtre dans sa relation à la communauté. Cette ordination rappelle à la communauté qu’elle ne s’auto-rassemble pas, qu’au travers du prêtre c’est le Christ qui la rassemble.
Il n’est certainement pas indifférent que la personne qui va tenir cette place soit homme ou femme. Si l’argument en faveur de l’ordination des femmes s’appuie sur l’absence de différences, je ne peux que le rejeter.
En revanche, nous sommes fondés à nous poser la question suivante : qu’est-ce que cela signifierait qu’une femme tienne une place de prêtre, dans sa relation à la communauté et dans le renvoi symbolique au Christ qui seul la rassemble ? (…)
Les Eglises orthodoxes et catholiques ont décidé qu’il était impossible qu’il y ait des femmes ordonnées. La ferme décision prise par Jean-Paul II et reprise par Benoît XVI est une bonne réponse actuelle. Mais il n’est pas certain que les arguments qui légitiment cette position soient les plus adaptés et les plus pertinents.
Certes, le prêtre agit à l’autel in persona Christi (en la personne du Christ) mais s’est-on assez demandé si cette projection symbolique méritait ou non d’être différenciée du fait que Jésus était de sexe masculin ? D’autre part, l’argument historique fondé sur le fait que les apôtres étaient des hommes ne saurait suffire ; entre eux et leurs successeurs, et plus encore les ministères dans l’Eglise, il y a à la fois continuité et différence : comment faut-il l’interpréter ici ?
page 62
Le discours qui les renverrait à leurs responsabilités de laïcs dans la société ignore souvent ce qu’ils ou elles vivent réellement, et constitue un déguisement commode pour un cléricalisme qui revendiquerait de laisser aux clercs les affaires de l’Eglise. Toute l’expérience vivante de notre Eglise manifeste au contraire l’enrichissement par ce partage de responsabilités et de ministères. N’ayons pas peur du mot « ministères ». Il n’est pas réservé au ministère ordonné. Il peut désigner des services stables et clairement institués.
page 68
L’histoire nous apprend que les problèmes de l’Eglise ont souvent été résolus par le surgissement de prophètes ou de saints qui ont profondément renouvelé dans leur temps la vie chrétienne et l’annonce de l’Evangile, tout simplement en prenant l’Evangile au sérieux. Nous sommes peut être dans l’attente d’un nouveau saint François d’Assise ?
Je crois que ces prophètes et ces saints sont déjà parmi nous. Sans spectacle et sans bruit. Ils existent. On devrait arrêter de canoniser des papes ou des évêques, des gens trop en vue et qui risquent de nous entraîner dans une confusion entre le ministère et la sainteté. Je pense à ces pères ou mères de famille, ou à ces célibataires qui n’avaient pas choisi de l’être, à ces personnes qui ont vécu en chrétiens leurs responsabilités professionnelles, leurs engagements dans la cité.
A Nevers, où elle a passé les treize dernières années de sa vie, Bernadette Soubirous nous montre une sainteté vécues sur un mode ordinaire, sans œuvres ni réalisations, dans l’existence d’une religieuse « quelconque », comme disait son ancienne maîtresse des novices. Celles et ceux qui viennent faire mémoire d’elle, là où elle a vécu, repartent confortés… C’est là d’abord qu’est l’avenir de l’Eglise !
page 175
Un évêque en toute bonne foi, Francis Deniau, Frédéric Teulon
Editions Fayard, mai 2011
208 pages, 18 €
Notes
[1] Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien.

























Commentaires
Après A Rouet , Joseph Doré et quelques autres , pourquoi faut il attendre que les évêques aient "dételé" pour qu'ils puissent enfin exprimer leur pensée personnelle? Seraient ils ,lorsqu'ils sont en fonction, réduits , comme les préfets de la république à n'être qu'un fabriquant de consensus, gardien de l'ordre public et de la paix sociale dans leur diocèse. Ce qui est légitime pour un préfet ne l'est pas pour un évêque dont la mission première n'est pas de maintenir l'ordre mais d'annoncer l'Evangile .Et que l'on n'invoque pas l' unité de l'Eglise qui n'est pas uniformité pour justifier un langage qui tourne à vide (cf la mention de l'interview de Joseph Ratzinger à "La Croix dans un de mes précédents commentaires.) Si les missions de l'évêque sont dans l'ordre: de sanctifier , d'enseigner et de gouverner les fidèles qui lui sont confiés , il faut donc s'interroger sur la gouvernance au sein de l'Eglise qui dans la réalité leur demande d'abord de gouverner , ensuite d'enseigner en exerçant un contrôle minutieux et à priori (et éventuellement une censure pour ceux qui comprennent lentement la règle du jeu)de la teneur de leur discours et qui les contraint à sanctifier une fois en retraite. Sans tomber dans la nostalgie des vieux slogans de 68, il faudrait libérer la parole au sein de l'Eglise , ce que les évêques notamment ont à dire et qu'ils ne peuvent formuler dans l'exercice de leur charge est intéressant, ces extraits en sont la preuve. L'annonce de l'Evangile mérite bien que l'institution prenne ce risque, ce n'en est pas un, c'est la condition du témoignage que notre monde attend.
Les saints et prophètes les plus connus de notre époque dont il parle sont déjà identifiés: JP2 et Mère Teresa (chacun peut en trouver d'autre mais personne ne peut nier l'aura et l'apport gigantesque pour l'Eglise de ces deux-là). Peut-être devrait-il écouter un peu plus ce que ces deux-là ont dit sur les sujets qu'il évoque?
J'aimerais bien savoir comment cet évêque "considère" les paroles du Christ sur le mariage, le divorce et l'adultère. Pdc
@gershom leibowicz : oui c'est effectivement assez récurent, je pense la même chose que toi et je trouve effectivement dommage qu'au prétexte d'une certaine unité de nombreux évêques ne disent rien pour ne pas mettre à jour leurs divisions.
Cependant les choses évoluent. D'abord à la suite des crises de 2009, plusieurs évêques ont compris qu'il était nécessaire de prendre la parole. Deuxième élément, les Évêques les plus conservateurs, Aillet et Cattenoz en tête, prennent la parole presque chaque mois pour dénoncer pêle-mêle avortement, francs-maçons, école,... ce qui a aussi comme conséquence que les Évêques les moins médiatiques commencent eux aussi, tout doucement, à prendre la parole sur de nombreux sujets, notamment dans la PQR.
Mais tout cela pose néanmoins une question de fond : quid de l'unité des Évêques entre eux ?
Pour le reste, il y a un climat de défiance aujourd'hui et toute prise de parole comporte un risque, voir par exemple l'affaire de cet Évêque Australien.
Peut-être aussi parce qu'aucun évêque ne se voit faire l'apologie:
- de l'avortement? Ce qui semble indiquer qu'ils ont une conscience du respect de toute personne et particulièrement des plus petits et des plus faibles
- de la franc-maçonnerie? Ce qui semble indiquer qu'ils se considèrent disciples du Christ Seigneur et pas d'un vague grand horloger et d'un Jésus philosophe
- d'une école qui ne remplirait plus son rôle de croissance de la personne humaine et, pour ce qui est des écoles catholiques, de croissance spirituelle de chacun?
Eudp avec nos évêques
@Artemis : étonnant cette capacité de toujours être totalement à côté de la plaque.
@Marc: merci pour la charité, la pertinence intellectuelle, et surtout la solidité de l'argumentation de votre dernière assertion. Elle me prouve que, dès qu'on fait des objections fondées, il n'y a rien d'étayé en face. Pdc
@Artemis : je vous parle d'un livre, avec quelques extraits que je trouve intéressant, et vous me parlez de quoi ? De l'avortement, des francs-maçons et de l'école...alors qu'il n'y a aucuns sujets là dessus dans les extraits.
C'est pas moi qui a un léger problème pour rester dans le sujet...
Eudp je connais mais Pdc c'est quoi ?
@gershom leibowicz et Marc : je partage votre question sur le fait que les Evêques attendent d'être en retraite pour "parler". Mais ici c'est beaucoup moins vrai. Lors de l'affaire Brésilienne (excommunication suite à l'avortement d'une fillette qui avait été violée), Mgr Deniau a publié une lettre dénonçant cette prise de position.
http://www.nievre.catholique.fr/dio...
Inutile de vous dire qu'il a été "fraichement" accueilli par bon nombre de ses confrères... Mais quel bien cela a fait dans son diocèse !!
Et pour l'avoir entendu dans ses homélies puisqu'il était mon Evêque, à Nevers, et lu ses interventions dans la PQR, je peux vous dire que même en fonction il a osé dire certaines choses que peu d'autres évêques diraient... Résurgence de son passé d'aumonier des étudiants de Nanterre en 68?
En tout cas son homélie du dimanche peu après les loi sur l'immigration, ça valait le détour. Idem lorsque la Nièvre a été victime de licenciements massifs suite à des délocalisation.
C'est sûr il ne plaisait pas à tout le monde, par ses discours jugés trop "sociaux" et pas assez "spirituels" mais dans un département comme la Nièvre il était à sa place. Et sa chaleur humaine, son respect profond pour les positions de chacun, son intelligence de la foi, il a gagné les coeurs de certains qui au départ ne partageaient pas sa vision des choses.
Les thèmes des commentaires d'évêques sur l'avortement, de la franc-maçonnerie et de l'école ne sont pas dans votre commentaire n°3 à gershom leibowicz? Aurai-je mal lu? S'agit-il d'un autre Marc? Auquel cas, vous devriez lui signaler qu'il a un léger problème à rester sur le sujet.
Paix du Christ
@ Marc
On tourne vraiment en rond avec toujours les même questions ,on ne peut pas discuter indéfiniment sur les mêmes questions même ceux qui sont définitivement closes comme l'ordination ministériel des femmes. Ce que cet évêque fait c'est de donner des faux espoir au lieu de donner des propositions original mais orthodoxes .Combien de catholique demeurent actuellement catholique parce qu'ils nourrissent des faux espoir de voir le successeurs de Benoit XVI revenir sur le célibat des prêtres ,sur la position de l'Eglise à l'égard des divorcés mariés ,sur la place des femmes..... ?
Vous vendez le rêve mais lorsque la réalité sera là ,vous vous mordrez les doigts.
@gershom leibowicz
Heureusement que ce sont des retraités qui parlent ainsi ....vous vous imaginez si le ministère de l'économie se mette à critiquer les décisions du premier ministres ,la cacophonie que ça donnerait dans le gouvernement ,dans le pays ,à la bourse ? C'est rien à côte de ce qu'on aurait dans l'Eglise où toute personne croit qu'il est sous perfusion de l'Esprit saint et qu'il fait la volonté de Dieu.
Quant à Mgr Aillet ou Cattenoz ,leurs prises de position ne sont jamais à l'encontre du magistère.
à Fred Votre conception du rôle d'un évêque me parait très étonnante, ainsi il faudrait attendre qu'il soit en retraite pour exercer pleinement les missions que sa fonction lui assigne : sanctifier et enseigner selon son propre charisme.En activité il serait cantonné à répéter uniquement les" éléments de langage" comme on dit maintenant du discours de l'institution. Quelle étrange conception de l'Eglise du Christ condamnée à fonctionner comme n'importe quelle structure dont l'unité se construit sur la capacité à mettre en évidence le plus petit dénominateur commun. Naivement je pensais que la mission de l'Eglise est d'annoncer la Parole de Dieu à tous les hommes dans la diversité de leur situation concrète . Désolé je n'avais pas compris que son rôle se cantonnait à répéter les dogmes et la doctrine sous une forme estampillée Vatican (nihil obstat) Etonnez vous que cela ne parle plus aux hommes d'aujourd'hui.
@gershom leibowicz
Le magistère n'exclue personne .Non seulement il permet d’annoncer l’évangile et en plus il permet de le faire en vérité.Et La communion et l'unité nécessite qu'on annonce l'évangile dans la même vérité .Dés les premiers siècle du christianisme le problème dans l'Eglise fut celui l’interprétation des écritures et c'est pour cette raison que l'Eglise s'est doté du magistère. Le CEC dit que "Écriture, Tradition et Magistère sont si étroitement unis entre eux qu’aucun n’existe sans les autres. Ensemble, sous l’action de l’Esprit Saint, ils contribuent efficacement au salut des hommes, chacun selon son mode propre"
Lorsque l'Eglise (nous) ordonne un évêque , elle lui confie le dépôt de la foi ,il ne lui appartient donc pas de le changer. Autrement dit l’Évêque doit sanctifier et enseigner en fonction du magistère . Et le magistère laisse assez de marge et de liberté pour faire preuve d'inventivité. Si un évêque ne se sent pas capable d'enseigner le dépôt de foi que l'Eglise lui confie alors il peut toujours donner sa démission .
à Fred .Cela va peut être vous surprendre mais j'adhère pleinement au premier paragraphe de votre intervention , car c'est je crois la condition de l'unité au sein de notre église qui est une des richesses de l'église catholique. Par contre je diffère de votre position, exprimée au deuxième paragraphe car si le dépôt de la foi est intangible sur le fond ,il doit être en permanence réinterprété, non pour le changer mais pour qu'il soit transmis de manière audible aux hommes d'aujourd'hui et adapté au contexte auquel il s'adresse. Etre fidèle à l'avenir comme le disait le cardinal Congar est une dimension essentielle de la Tradition. Je crois donc que la mission d'un évêque est de rechercher en permanence l'équilibre fragile et sans cesse à construire entre la fidélité à l'essentiel du message tel qu'exprimé par le magistère et sa nécessaire interprétation pour qu'il soit adapté au contexte dans lequel il est chargé de l'annoncer. Je vous concède que , concrètement cet équilibre est difficile à trouver, mais je pense et c'était le sens de ma première intervention , qu'actuellement le balancier penche plutôt en faveur de l'intégrité du dépôt au détriment de la capacité d'interprétation qui est de plus un signe de la vitalité de la foi. Ce qui explique le fait que nos évêques ne retrouvent une liberté de parole, ce qui ne veut pas dire qu'ils sont infidèles au dépôt de la foi, qu'une fois en retraite. Je pense que si cette liberté de parole pouvait s'exercer durant leur ministère , l'église toute entière en bénéficierait. Interpréter dans un esprit de communion n'est pas trahir,c'est au contraire un signe de fidélité. Pour prendre une comparaison simple, si les rives empêchent le fleuve de devenir marécage(rôle du magistère) le barrage empêche le fleuve de couler et tue la vie (prééminence de la fidélité au dépôt par rapport à l'annonce audible du message) Je sais que ce clivage traverse le christianisme depuis les origines,il nous revient à nous tous les baptisés de réduire cet écart autant que nous le pouvons. Sur cela nous serons sans doute d'accord même si nous ne plaçons pas le curseur au même endroit: de cela aussi je me réjouis, c'est la preuve que notre église vit dans sa diversité qui n'est pas contraire à l'unité mais condition de son universalité comme le disait Joseph Ratzinger en 1990 au journal "La Croix"
sans doute que Fred oublie que le magistère ordinaire ne se conçoit plus dans une dimension pyramidale mais que le CIC à la suite de Lumen Gentium fait de l'évêque, non seulement le dépositaire de la foi, mais il l'établit comme docteur de la foi et législateur. ainsi la révision de la PGMR dans sa dernière version de 2002 qui ajoute un chapitre sur le rôle législatif et exécutif de l'évêque en matière de liturgie dans son diocèse!
laissons les pyramides en Egypte!