N’y a-t-il pas un paradoxe à craindre le débat dans l’Église alors que l’Évangile peut être lu comme une immense discussion sur les chemins de Galilée ? Il serait d’ailleurs plus juste de dire les Évangiles. Sans doute les Pères de l’Église nous ont-ils donné une grande leçon de foi en se gardant bien de compiler les quatre évangiles en un volume univoque. Comme un rappel que nul ne peut dire et vivre le Christ à lui seul. Qu’il n’y a d’unité que dans la différence.
Pourtant le débat semble aujourd’hui un lieu de tensions dans l’Église. Le choix pastoral de Benoît XVI d’ouvrir la discussion avec la Fraternité Saint-Pie-X au prix de plusieurs gestes forts et d’ignorer – jusqu’à aujourd’hui – les questions sur les ministères et les sacrements ravive les incompréhensions.
La discussion est-elle encore possible dans l’Église ?
La démarche du pape montre pourtant que le débat est tout à fait possible dans l’Église bien au-delà des obstacles théologiques et des malentendus. C’est la première bonne nouvelle de ce choix audacieux.
Liberté et Responsabilité
La deuxième, c’est qu’il ouvre ainsi des perspectives nouvelles car, de toute évidence, il sera difficile de justifier la porte close aux uns et les bras ouverts aux autres. Non pas comme un exercice de rééquilibrage politique entre différentes chapelles – la foi ne saurait rentrer dans des comptes d’apothicaire, sinon le berger n’irait pas à la recherche de la brebis perdue, il resterait bien au chaud avec les 99 autres. Mais parce que la foi est un dialogue à l’image de sa liturgie.
La frustration de toutes les personnes qui souffrent moralement, et même parfois physiquement, de ne pas se sentir entendues doit trouver une réponse. Car comment comprendre que, depuis près de trente ans, l’on entende toujours dans les synodes diocésains les mêmes questions taboues – divorcés remariés et ordination d’hommes mariés ? Si les arguments romains sont si pertinents, pourquoi convainquent-ils si peu de personnes ?
Le piège serait maintenant de croire que le changement peut venir d’une réforme des structures. Rappelons que le Christ n’a rien laissé d’autre que son Esprit. Ni schéma directeur, ni consigne en cas d’incendie. Ce qui nous laisse une immense liberté mais aussi une grande responsabilité. Car la foi ne saurait vivre sans un cadre qui assure sa pérennité.
Le tombeau vide
Mais si les structures sont importantes, l’enjeu n’est pas là. Rien, absolument rien, ne sera possible tant que nous ne serons pas en chemin. Nous devons quitter nos certitudes et nos rêves d’une Église de “purs”, mais également nos désirs d’une osmose parfaite et d’une fraternité intégrale.
Car le débat est d’abord un acte spirituel. Il n’implique pas de renoncer à ce que l’on tient pour la vérité, mais marque qu’au plus profond de nous il y a un vide, un manque et une absence que seul l’Autre peut venir combler. Aujourd’hui, il semble que la peur paralyse une partie de l’expression dans l’Église : une vision négative et biaisée de la société entraîne la multiplication des anathèmes et une lecture souvent pharisienne de la foi.
La découverte du tombeau vide a paralysé les femmes du premier jour. Le chemin vers la Résurrection nécessite de laisser mourir en nous nos certitudes pour s’en remettre à l’écoute de l’Esprit. La route est encore longue. Mais notre horizon est celui de la liberté.


10 réactions
1 De Fred - 24/09/2011, 00:43
comment comprendre que, depuis près de trente ans, l’on entende toujours dans les synodes diocésains les mêmes questions taboues – divorcés remariés et ordination d’hommes mariés ? Si les arguments romains sont si pertinents, pourquoi convainquent-ils si peu de personnes ?Si ces questions reviennent souvent, c’est peut-être parce qu’ils sont à contre courant de notre époque et que malheureusement nous sommes aussi touché (à des degrés diverse) par les idéologies de notre époque .
Et de toute façon St Paul nous a prévenu lorsqu'il s'adresse à Timothée :
« Sache-le bien dans les derniers jours surviendront des moments difficiles. 02 En effet les hommes … ils auront les apparences d'une vie religieuse, mais ils rejetteront ce qui en fait la force. Détourne-toi aussi de ces gens-là ! »« 03 Un les gens iront chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d'entendre du nouveau. 04 Ils refuseront d'entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques. »03 Un temps viendra où l'on ne supportera plus l'enseignement solide ; mais, au gré de leur caprice, les gens iront chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d'entendre du nouveau.04 Ils refuseront d'entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques.2 De Lemessin - 24/09/2011, 09:43
C'est là que se situe tout le problème mon cher Marc : LA question de la "vérité". Pour un intégriste, la vérité est transcendante, elle vient de Dieu (à travers l'Eglise et la Tradition) et ne mérite donc pas d'être discutée. Je ne m'appesantirai pas sur les critiques que je peux faire à cette vision erronée de la vérité qui choisit ce qui relève de la Tradition et confond Tradition et traditions...
En revanche, Pour moi, la vérité, c'est le Christ (Jn 14,6 : "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie"). Et donc plutôt que de parler de "ce que l'on tient pour la vérité", Il me semble plus judicieux de penser en termes de "ce que je comprends de la vérité". Cela permet d'éviter de la subjectiviser, et nous place dans un sentiment de recherche toujours continuelle de cette Vérité qui nous dépasse car elle est une personne, le Christ.
Du coup, la fin de ton texte trouve une autre saveur : il existe des personnes qui croient posséder la Vérité tout entière, comme s'il possédaient Dieu. Et même en agissant au nom de l'Eglise, l'histoire nous a bien montré qu'il faut se méfier de toute dogmatisation de nos compréhensions.
3 De Louis - 24/09/2011, 15:22
Oui, c'est le don magnifique qu'il nous fait pour que nous vivions en Lui, cela étant, il nous a aussi donné l'eucharistie ("Faites cela en mémoire de moi") et les Apôtres qu'il envoie en mission.
Voilà où je veux en venir: il me semble donc que le Christ nous a donc en quelque sorte laissé un schéma directeur: une Eglise nourrie de l'Eucharistie, avec des serviteurs apostoliques permanents que sont nos évêques. Non?
4 De François - 24/09/2011, 17:35
Bonjour,
Par souci d'éviter toute polémique, je ne développerai qu'un seul des points qui, dans votre manière de voir et d'analyser, me laissent vraiment perplexe.
Vous écrivez ainsi : "la foi est un dialogue à l’image de sa liturgie."
Or, précisément, la foi n'est pas un dialogue, la foi ne peut pas être un dialogue. La philosophie est un dialogue, c'est pour cela que c'est d'abord dans ce genre qu'elle s'est illustrée avec Platon. Mais la foi est surnaturelle. Elle ne peut pas venir de nos petites discussions. Elle vient de ce qu'il y a deux mille ans, Notre-Seigneur Jésus-Christ parlait "comme ayant autorité", comme n'avait parlé aucun homme. Un grand théologien dominicain français du XXe siècle écrivait que le motif formel de l'acte de foi, c'est "l'adhésion à l'autorité de Dieu qui se révèle".
Faire résulter ou dépendre la foi du dialogue, c'est en définitive supposer que la foi est déjà enfouie en nous, à la manière du petit esclave de Ménon, et donc dévaluer radicalement la Révélation chrétienne. C'est naturaliser le surnaturel, c'est faire sortir la foi des profondeurs mystérieuses de l'âme humaine et non plus de l'adhésion surnaturelle à la Révélation accomplie en Jésus-Christ par le Dieu trois fois saint.
Notre-Seigneur a-t-il vraiment dialogué ? Non, car il connaissait déjà les questions, les réponses et le secret des coeurs. Quant à ses disciples, il ne me semble pas qu'ils aient regardé leur prédication comme un dialogue. Il y a bien l'expérience de saint Paul à l'Aréopage, mais les Actes des apôtres nous en montrent bien les limites : peut-on dialoguer de la Résurrection de la chair ? Les philosophes d'Athènes ont demandé à saint Paul de leur en parler une autre fois. Car la Résurrection, le tombeau vide que vous évoquez si bien, l'apparition du Ressuscité, ce ne sont pas les éléments d'un dialogue. Ce sont des faits aussi historiques que naturellement incroyables qui nécessitent l'assentiment de notre intelligence. Et ce fait évangélique extraordinaire s'impose à nous, avec autorité.
C'est pourquoi il me semble que votre audacieuse formule est, précisément, éminemment discutable.
Je vous souhaite une bonne journée.
5 De gershom leibowicz - 24/09/2011, 17:43
Cet article met bien en évidence l'essentiel c'est à dire que la Parole est prééminente par rapport aux structures. Mais nous savons bien aussi que rien ne se construit solidement et dans la durée sans un minimum de structuration et donc d'institution. le problème n'est donc pas de nier le rôle des institutions comme ont pu le faire ,un peu naivement certains courants de l'aile marchante de l'église après Vatican II. Par son histoire et aussi parce que c'était aussi une condition de l'unité, l'institution écclésiale a sans doute oublié qu'elle n'était qu'un moyen au service de la Parole, et non une fin en soi:" hors de l'église point de salut".C'est cette dérive qu'il convient maintenant de corriger à l'heure ou l'institution est tellement congelée , ossifiée et rigide que son langage et ses concepts ne peuvent plus être audibles par nos contemporains. Mais cette difficile inflexion ne peut se réaliser en dehors de l'institution écclésiale qui reste toujours un moyen indispensable pour garantir la fidélité à la Parole et la pérennité dans le témoignage du message. C'est pourquoi il me semble que les traditionnalistes qui veulent croire que le retour aux vieilles recettes pourra fonctionner s'illusionnent. De même les mouvements comme la conférence des baptisées et autres se situant sur le parvis et dont les intuitions sont légitimes risquent aussi de se perdre en de sordides querelles de pouvoir s'ils se situent en dehors du cadre institutionnnel .En conséquence notre institution écclésiale n'a d'autres choix que d' accepter et d'ouvrir le dialogue, sur toutes les questions avec toutes les sensibilités, sauf à se marginaliser plus encore.Certes cela est difficile car l'église ne peut fonctionner comme une démocratie représentative. Mais entre la situation actuelle et un fonctionnement démocratique, il y a un large espace pour des formules de reconnaissance de la légitimité et de la représentativité des différentes sensibilités dans un cadre institutionnel ouvert et structuré. Cela suppose de nous tous d'accepter des remises en cause plus ou moins déchirantes.Nos évêques y sont ils prêts? Je veux toujours le croire même si les signes qu'ils envoient collectivement vont rarement dans ce sens. Les attitudes d'ouverture et de dialogue du Pape Benoit tant vis à vis des autres religion(Assise) que des protestants pendant son actuel voyage en Allemagne ou des traditionnalistes devraient pourtant nous y inciter.
6 De Brunot - 24/09/2011, 20:33
"La frustration de toutes les personnes qui souffrent moralement et même parfois physiquement, de ne pas se sentir entendues doit trouver une réponse."
Sans aborder les grands thèmes de ces dernières decennies, je me contenterai de souligner le "quotidien" douloureux vécu en paroisse, à savoir la très grande difficulté à se parler.
Le dialogue ne peut exister qu'à partir du moment où deux portes s'ouvrent. Il me semble qu'il (le dialogue) commence à s'apprendre là, dans l'humble quotidien.
"Rien, absolument rien, ne sera possible tant que nous ne serons pas en chemin."
Le chemin de l'authenticité, celui qui nous mène au coeur de nous-même pour y accueillir notre parcelle de vérité, et la partager à l'autre (dans la mesure de ce qu'il peut comprendre et/ou entendre), dans un souci d'élargir nos vérités respectives à La Vérité.
Comment transmetre l'envie de se mettre en chemin, sinon emprunter le chemin vers l'autre ? Rude tâche, aride parfois, exigeante. Mais la seule qui nous soit indiquée par le Christ et nous donne un avant-goût de résurrection.
7 De le chafouin - 25/09/2011, 00:29
"Car comment comprendre que, depuis près de trente ans, l’on entende toujours dans les synodes diocésains les mêmes questions taboues – divorcés remariés et ordination d’hommes mariés ? Si les arguments romains sont si pertinents, pourquoi convainquent-ils si peu de personnes ?"
Si je puis me permettre, ce n'est pas parce que beaucoup se posent de questions qu'il est légitime de leur donner raison. Dire qu'il n'y a pas de débat sur ces questions est faux : en revanche, oui, la réponse est négative.
Dire cela, en fait, il me semble que c'est comem le débat sur l'euthanasie : on veut toujours "ouvrir un débat", mais celui-ci existe. Simplement, la réponse donnée jusqu'ici ne satisfait pas certains.
Enfin, je dois dire que le St-Père ouvre la porte aux brebis perdues lefebvristes, mais ça ne signifie pas qu'ils imposeront leurs vues. Et que je sache, ceux qui sont pour le mariage des prêtres ne sont pas chassés des églises, si?
8 De Marc - 25/09/2011, 09:51
@Lemessin : mon expression n'est peut être pas assez précise, mais je partage entièrement ton point e vue.
@Louis : oui pourquoi pas, mais je pense surtout qu'il est difficile de sortir de plusieurs dizaines d'années d'habitudes. Quelques exemples. Le Christ ne dit il faut baptiser les enfants. C'est notre histoire qui a fait cela mais théologiquement il est possible de discuter cela. La profession de Foi, c'est vraiment dans les Evangiles ça ? Est-ce qu'il est aussi évident qu'un homme exerce son activité de prêtre durant toute sa vie ? Et-il possible d'envisager des conciles régionaux aujourd'hui ?
Bref, je pense qu'il est aujourd'hui temps d'envisager un autre modèle mais pour cela il faut être libre, et la condition est de faire le tri entre l'inertie de l'histoire et ce qui relève de l'évangile et de nos pères.
@François : la liturgie est aussi reprise du dialogue entre Pierre et Jésus : m'aimes-tu ? C'est en ce sens que la Foi est dialogue, rien n'est possible en nous sans notre assentiment et un mouvement de notre coeur, un oui. Et pas de soucis pour la polémique François, nous sommes là pour discuter.
@gershom leibowicz : il y a un travail très important à faire pour que l'église, sans être une démocratie, accepte des espaces démocratiques en son sein, cad des espaces de débats non encadrés, comme c'est le cas aujourd'hui.
@Le Chafouin : ton parallèle avec l'euthanasie n'est pas exact. Aujourd'hui, il existe des questions que nous n'avons même pas le droit de poser. Va lire dans cet article l'intervention de Bernard Sesboüé. Idem pour les synodes, avant, même les questions ne relevant pas d'un synode avait droit d'être présentes. Aujourd'hui ce n'est même plus la cas. Ce qui renforce l'illusion pour Rome que finalement il n'y a aucun problème et que les questions des divorcés-remariés n'existent que dans des groupes à la marge de l'Eglise, ce qui est totalement faux. Même les Évêques n'osent plus en parler à Rome. Idem pour la recherche théologique tellement le climat est pesant.
Si la FSSPX signe le compromis, ils vont imposer leurs vues sur au moins un point, c'est que déjà l'ensemble du dialogue avec les juifs va prendre un sale coup.
9 De Artemis - 17/10/2011, 10:24
C'est une excellente question. Par exemple pourquoi des novices ou des religieux en profession temporaire à qui on n'a rien à reprocher en termes de foi et de moeurs se font virer d'instituts religieux et de séminaires parce qu'on leur reproche leur sensibilité en accord avec l'Enseignement de l'Eglise tel que les Papes JP2 et B16 le transmettent?
Mgr Lustiger a créé il y a 25 ans la maison st Augustin pour ça. Pour accueillir et "rattraper" des ex-séminaristes virés de séminaires se targuant d'être "progressistes", "d'une théologie ouverte", "ouverts sur le monde", parce qu'ils étaient en accord avec l'Eglise catholique plutôt qu'avec la ligne du séminaire qui travaille pour son propre compte.
L'expérience m'a montré que plus les cathos se disent ouverts et appelant au dialogue (forcément en rupture avec l'enseignement de l'Eglise et le Pape), plus ils sont sectaires et intolérants. Et d'une brutalité terrifiante.
B16 fait la preuve du contraire. Ce n'est pas avec les gens qui pensent comme lui qu'il dialogue. Mais avec ceux qui le prennent à rebrousse-poil tout en aspirant confusément à la communion.
pdc
10 De Emmanuel Pic - 19/10/2011, 09:59
Pour moi, le débat est non seulement possible : il existe déjà, et de plus en plus fortement médiatisé (sans que l'écho donné en soit toujours fidèle). La vraie question est celle de la modération de ce débat, et des règles qui y président. Cette modération est souvent effectuée de telle manière qu'elle donne l'impression d'interdire toute discussion, ce qui n'est pourtant pas le cas.