Christian Bobin, le Très-Bas
Il y a chez Christian Bobin un manque, un spleen, un vide. Mais il y a surtout dans toute son œuvre un génie de l’écriture, une capacité à dire l’invisible, l’ineffable, la beauté de la terre, des sourires et des rires.
Et puis comme dans ce texte, cette force de pouvoir réunir les personnes autour de lui pour les faire entrer dans cette marche vers soi même. Un grand, un très très grand, à lire et à relire le plus souvent possible.
Le peuple juif est un peuple que Dieu s’est inventé dans sa misère d’amour, un peuple rien que pour lui. Pendant des siècles Dieu a promené la lanterne de sa voix sur la terre, près des marais, au fond des grottes, pendant des siècles il a cherché qui pourrait bien répondre à son amour, à sa folie, et comme il n’a trouvé personne, il les a inventés, il les a pris au plus bas de l’Egypte opulente : des esclaves, des ombres ? Un à un il les a rassemblés sous les ailes de sa voix, il leur a dit : j’ai mis mon cœur en terre lointaine, dans un pays de sources et d’oliviers rien que pour vous, je vous y conduirai, je vous emmène là-bas, en terre promise. Et les voilà qui se mettent en route, sortant d’Egypte et marchant en rang dans le désert, en colonnes de phrases noires dans la Bible.
Quand ils relèvent la tête, ils devinent la longueur du chemin, l’épaisseur du Livre, et parfois s’arrêtent, font un feu, plantent leurs tentes. Ils s’arrêtent sur dix pages pour dix ans.
Dieu n’est plus dans ces régions du Livre. Dieu n’est plus là pour continuer d’écrire l’histoire d’amour, la terrible histoire de son amour pour des ombres.
Dans ces moments la fatigue est souveraine. Elle tombe sur les nuques comme du plomb. Ce n’est pas d’aller d’un chapitre à l’autre qui est fatiguant. Ce qui est fatiguant c’est l’espérance. Alors parfois ils désespèrent, ils se reposent dans un sommeil désespérant, désespéré. Plus un seul pas. Plus question de faire un seul pas. Ils maudissent Dieu, puis ils se lassent de le maudire. Ils en prennent un plus à leur goût. N’importe quoi peut servir de Dieu quand Dieu manque.
Alors Dieu, le vrai, celui qui les aime comme un fou, celui qui les compte un par un, Dieu vient renverser les piquets de leurs tentes, les tirer par les cheveux hors du lit tiède du désespoir, et ils repartent à nouveau entre les dunes de sable, le long des lignes pleines d’encres. Des vieillards meurent, des enfants naissent. Le temps passe.
On tourne une page de la Bible et c’est un siècle qui tombe, un siècle ou deux. Ils arrivent, fourbus, amaigris, au début du quatrième chapitre, aux Nombres. Ils sont au pays de Moab. Le roi de Moab ne veut pas de ces gens chez lui. Il a lu les pages qui précèdent celle où il règne. Il a peur de ces gens chez lui. Il fait appel à Balaam, un mage qui a pouvoir de maudire, dont la voix tient la foudre.
Balaam d’abord refuse. Puis il dit ce qu’on dit toujours quand on a choisi au fond de l’âme et qu’on se persuade d’hésiter encore. Il dit : allons voir ces juifs, nous aviserons sur place. Mais sa décision est prise, sa volonté de nuire. Et c’est là où Dieu intervient, pas Dieu même mais un intérimaire, un âne, ou plus précisément une ânesse. Elle porte Balaam sur le chemin qui le rapproche du peuple juif. Un ange apparaît au milieu du chemin. Il serre une épée dans ses mains. Balaam ne voit rien. L’ânesse qui voit l’ange s’écarte et passe à travers champs. L’ange se met une seconde fois sur un sentier étroit, avec un mur à droite, un mur à gauche. L’ânesse passe en rasant le mur. Balaam jure en se râpant la jambe sur les pierres. Une troisième fois l’ange et son épée, et plus aucun espace pour avancer. L’ânesse se couche, Bahaam la frappe. Alors l’ânesse parle. Elle raconte la vision de l’ange, par trois fois la volonté de Dieu d’empêcher Balaam d’accomplir sa sale besogne. Et Balaam alors seulement comprend et renonce à gêner l’avancée des ombres vers le cinquième chapitre, prochain désert.
De cette histoire, on peut conclure deux choses. La première est que les ânes voient les anges, et cela ne devrait guère nous surprendre. Il suffit de voir ces bêtes peu glorieuses, leurs yeux délavés de fatigue et leur oreille surtout, leurs pauvres oreilles fanées, à demi cassées, souvent rongées par une plaie mal cicatrisée, oui il suffit de voir ces sacs d’os et de poils pour comprendre que tant de disgrâces ne peut qu’attirer la grâce surabondante des anges, aussi nécessairement que l’aimant attire la limaille.
La deuxième chose que nous apprend cette histoire est que la vérité peut fort bien sortir de la bouche d’un âne, et là non plus nous ne devrions pas être étonnés : la vérité ne doit rien à la grandeur supposée de nos fortunes ou de nos esprits. La vérité tient sa lumière en elle-même, non dans celui qui la dit. Elle n’est grande, quand elle l’est, que par sa proximité avec la vie pauvre et faible. L’idiot de Nazareth le savait bien, juché sur un ânon aux portes de Jérusalem, sacré roi par la foule, quelques heures avant d’être mis à mort par elle : la vérité n’est jamais si grande que dans l’humiliation de celui qui l’annonce.
Christian Bobin, Le Très-Bas, page 87 à 90

























Commentaires
j'avais adoré le très-bas lorsque je l'avais lu il y a longtemps. Et puis juste après j'ai relu la sagesse d'un pauvre d'Eloi Leclerc... et crac, le premier texte disparait derrière la simplicité du 2nd, plus simple, mais plus profond. N'empêche, écriture captivante, mais pas si loin, hélas #jefaismonvieux
Eloi Leclerc est aussi agréable mais après je pense que c'est une histoire de goût. J'aime les ruptures de Christian Bobin, cette mélancolie, ce spleen. Il a un rythme de l'écriture, une recherche des mots, je sais pas trop comment transcrire cela mais j'aime vraiment cet auteur, bcp plus qu'Eloi Leclerc chez qui je ne retrouve pas la même profondeur spirituelle.
Marc, je suis d'accord avec toi, c'est une ambiance particulière... Du coup je sais quel sera ma prochaine lecture ! Merci
J'ai lu les deux avec un plaisir différent. J'aime Christian BOBIN pour la force de ses images, la fin du très bas où il parle des images saintes (je ne raconte pas pour ne pas gâcher le plaisir) est pour moi fulgurante. Il parle de François d'Assise presque sans parler de lui et pourtant il est partout présent. Eloi Leclerc parle beaucoup plus de lui et son livre est magnifique de simplicité effectivement. Les sentiments proposés par les deux auteurs sont spirituels et se situent sur des niveaux différents. Tous deux parlent à l'âme, l'un à l'enfant rêveur et solitaire, l'autre à l'adulte qui a gardé ce cœur d'enfant. Je ne sais pas si je suis très claire. En tout cas merci pour cet extrait du très bas.