5 ans ont passés depuis les derniers entretiens entre Olivier Legendre et « son » Cardinal. Nous l’avions quitté en Asie, au chevet de jeunes enfants malades du Sida, convaincu que la place de l’Eglise est d’abord auprès des plus faibles, de ceux qui n’ont plus rien et non dans les jugements péremptoires et les dénonciations des « travers » du monde.

A l’époque, Joseph Ratzinger était plus connu que Benoît XVI. Les 3 grandes crises de 2009, pédophilie, ouverture d’un dialogue avec la Fraternité Saint Pie X et condamnation morale de l’avortement d’une fillette Brésilienne par un Cardinal, ont depuis fait des ravages auprès de l’opinion et des croyants. Enfin un climat chargé de conservatisme semble s’étendre peu à peu dans toute une partie de l’Eglise.

Avez-vous conscience que c’est un véritable cri d’alarme que lance votre livre ? lui demande dès le début Olivier Legendre.

Notre cardinal est en lutte, il n’est plus dans un simple rôle d’observateur. Mais contre qui ou contre quoi ? « Un ensemble de personnes assez différentes en fait, incapables de comprendre qu’elles s’entredéchireraient allégrement si elles parvenaient à leurs fins. Il y a des tempéraments, et ils sont nombreux, conduit par la volonté de puissance, des groupes où l’argent compte beaucoup, des nostalgiques d’une époque où « tout marchait bien », des fanatiques de l’ordre, de leur ordre bien sûr, des vaniteux à qui les ornements liturgiques d’antan fournissent l’illusion d’être importants. »

esperance_cardinal2.jpg

Dans ce livre, Olivier Legendre n’est plus simplement le journaliste, il est aussi celui qui va pousser dans ses retranchements le Cardinal. Celui-ci ne manque d’ailleurs pas d’idées pour faire changer les choses : Concile régionaux, réflexion sur la décentralisation de l’Eglise, sur un recentrement autour de la mission du Pape,… tout en fustigeant une église qui promulgue des lois dénuées de compassion.

Mais au fond, d’un livre à l’autre, la ligne reste la même. En repartant de sa deuxième conversion où sur les terres de saint François d’Assise il a acquis la conviction qu’une grande réflexion doit avoir lieu sur le lien entre annonce de l’Evangile et pauvreté, pas tant dans la richesse mobilière (finalement assez relative) des Diocèses que sur la disponibilité que procure la perception de la pauvreté de sa propre parole, sur la conviction que l’on parle au milieu des hommes et non en les regardants du dessus.

Un livre accessible et intelligent qui permet d’imaginer ce que pourrait être l’Eglise d’après Benoît XVI.

- Vous avez évoqué la relation miroir qui existe entre la société et l’Eglise. Que vouliez-vous dire ?

- Des choses désagréables, j’en ai peur. Je vais déballer brutalement, et je les nuancerai après. La société occidentale est riche de savoir et de niveau de vie, inquiète, malheureuse, parcourue elle aussi de scandales en tout genre. C’est un constat qui donne à réfléchir. Et l’Eglise n’est donc pas très crédible quand elle donne des leçons à la société, laquelle sent bien le décalage entre la réalité et le discours.

- J’attends avec impatience les nuances annoncées, je crois qu’elles seront les bienvenues…

- Chose promise, chose due, Eminence, voici les nuances. Je crois comme vous que l’Eglise a plus de ressort que la société pour réformer ce qui doit être réformé en son sein.

- Vous pouvez préciser ?

- L’Eglise a reçu un message en lequel elle continue de croire, alors que la société n’a pas de croyance unanime. L’Eglise a toujours su faire émerger des personnes qui lui rappelaient rudement ses insuffisances et ses fautes, même si elle ne s’est pas privée de malmener ces prophètes. Je ne vois pas aujourd’hui les équivalents de ceux-ci dans la société occidentale. Enfin, je crois sincèrement que l’Eglise va devenir pauvre, qu’elle va être contrainte au jeûne dans une forme de désert qu’elle n’a pas connue depuis longtemps…

- Et qui va lui faire du bien, alliez-vous dire, n’est-ce pas ?

- Oui, qui va lui faire du bien en profondeur même si cela va lui être une épreuve dont elle a perdu l’habitude.

- Heureusement, il y a la manne, la nourriture fournie par Yahvé au peuple juif durant son séjour dans le désert.

- Oui, il y a la manne, Eminence. Suis-je en train de trahir votre pensée ? lui demandai-je, saisi d’un scrupule tardif.

- Non, vous ne la trahissez pas, vous l’exprimez à votre façon. Je crois cependant que vous ne poussez pas la réflexion assez loin. Je restai silencieux un moment, puis me décidai à être encore plus rude :
- Je voulais dire : la distorsion entre les discours et les actes au sein de l’Eglise n’est-elle pas l’indice d’une personnalité troublée ?

- Olivier, brutaliser les situations et les jugements rend un très mauvais service à une cause, si juste soit-elle. Cela dit, nous sommes d’accord sur le fond : je ne peux pas être en capa magna au chevet de Poo (note: jeune enfant asiatique mourant du sida dans le premier tome) car ce serait manquer à la vérité nous ne pouvons pas être en capa magna au chevet du monde, nous ne pouvons pas être en capa magna pour prêcher la vérité que nous avons reçue du Christ. Je devrais dire « nous ne pouvons plus » parce que, dans le passé nous le pouvions peut être. J’ajoute que nous avons fait quelques progrès. Souvenez-vous de la décision de Paul VI d’abandonner la tiare que chaque pape recevait au moment de son couronnement. La tiare, triple couronne d’or, d’argent et de pierres précieuses, était symbole de pouvoir suprême des papes aussi bien dans le domaine spirituel que dans les affaires temporelles. Les fidèles du diocèse de Milan, dont il été l’évêque jusqu’à son élection comme pape, s’étaient cotisés pour la lui offrir. Il décida de la vendre au profit des pauvres…

- C’est le diocèse de New-York qui l’acheta. Pour en faire faire quoi ? Je me le demande.

- Pour la mettre dans un musée, répondit-il sans se rendre compte du commentaire que sa réponse pouvait susciter.

Conscient que j’étais allé trop loin dans mes jugements précédents, je m’empêchai du coup de dire tout haut ce que je pensais : « Il y a pas mal de choses qui pourraient suivre le chemin de la tiare de Paul VI. »

- Combien de temps faudra-t-il pour que les armoiries des papes, vestiges du temps des seigneurs féodaux, disparaissent à leur tour ?

- Rappelez-vous, Olivier. Personne n’a la moindre chance de faire changer les habitudes héritées du passé de l’Eglise en la forçant à accélérer le rythme dont elle a l’habitude. Brusquer l’Eglise provoque chez ses dirigeants un tel inconfort que celui-ci se traduit en une méfiance accrue, un repliement plus frileux, plus de….

- Plus de capa magna, peut-être ?

Si vous voulez… La tiare eut une durée de vie d’un peu plus de six siècles. Ces six siècles correspondent exactement à six siècles de dérives dans notre Eglise. Nous prenons notre temps : il ne peut y avoir de révolutions dans l’Eglise, seulement des évolutions plus ou moins rapides.

p. 240 à 242

L’Espérance du Cardinal, Olivier Le Gendre
JC Lattès mai 2011
18,50 € - 315 pages