Hier un homme a décidé de mourir. Je ne dirais pas qu’il a choisi. Le suicide reste toujours un mystère. Qu’il relève de l’acte désespéré d’un Montherlant et d’un Zweig ou de la tragique conclusion d’une maladie, il est toujours incompréhensible.
Mais pour ceux qui restent, il y a toujours un besoin de comprendre, d’extérioriser un sentiment de culpabilité. Rien de plus normal, rien de moins naturel.
Hier un homme est mort. Il était prêtre. Depuis de nombreuses années déjà. Un prêtre n’a pas le droit de souffrir car quand on doit avoir constamment un visage de ressuscité, dire et vivre la Joie et l’Espérance, autant avec les enfants du caté que le paumé qui vient sonner au presbytère le soir, il est difficile de baisser le regard. Avoir toujours le mot juste et la même disponibilité. Quelque soit l’heure et son humeur.
Le prêtre qui est mort était Vicaire Général. Un Vicaire Général, c’est souvent un très bon directeur, un manager, parfois un futur Evêque, toujours un homme de grande confiance. De jour comme de nuit, il est toujours aux avant-postes.
Finalement le Diocèse a décidé de dire qu’il s’agissait d’une mort naturelle, soudaine. Il y a plein de bonnes raisons à cela. Au premier abord, c’est sans doute préférable pour la famille mais également pour l’ensemble de la communauté.
Evidemment ce genre de secret ne le reste jamais très longtemps. D'ailleurs l'homélie lors des obsèques est facilement compréhensible pour les initiés mais restera opaque pour des personnes un peu extérieures. Après il y aura les rumeurs et les non-dits. C’est inévitable.
Pour l’Eglise, un suicide est toujours très compliqué, il y a un passif théologique très lourd. Quand c’est un prêtre, qui occupe des fonctions aussi importantes que celles d’un Vicaire Général, c’est même problématique.
Car un prêtre, on lui met quand même une sacrée pression. Dès le séminaire souvent. C’est logique, tout ce qui est rare est précieux. il est souvent beaucoup plus qu’un autre au centre de demandes, de questions et de sollicitations. Avec le développement depuis maintenant une quinzaine d’années et le grand retour d’un vocabulaire très sanctifiant autour du « très saint sacerdoce » et des « saints prêtres », on oublierait presque que cela reste des hommes.
Quand on vous répète que votre choix de vie est extraordinaire vous avez moins la possibilité d’échouer. Cela ferait trop de personnes déçues, trop de regard et de déception à assumer.
En préférant le silence sur les conditions de cette disparition, le Diocèse a fait un choix qui est bien compréhensible. Mais il le fait au risque de cacher une réalité qui pourrait alors apparaître comme honteuse, écrasant la Parole, les paroles, celles qui pourraient avoir besoin d’un espace pour exprimer désarrois, questions et tristesse.
« Aimer ses prêtres » (la formule est à la mode) c’est aussi les accepter et les reconnaitre comme des hommes pouvant connaître des difficultés, avoir des doutes, lacunes et tristesses, maladies et parfois, désirs suicidaires.
Peut être en osant une parole publique forte, sans éluder la réalité, l’Evêque aurait ainsi envoyé un signal fort en direction de tous les hommes et de toutes les femmes qui dans leurs ministères traversent une période d’obscurité.
Il a eu ses raisons pour ne pas le faire. Je ne juge en rien sa démarche, elle est infiniment respectable. Mais je pense aussi à toutes les personnes qui souffrent encore et qui aurait pu aussi se sentir moins seules.
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5 réactions
1 De Procedamus - 01/06/2011, 00:13
Juste après avoir lu votre billet (dont le titre me paraît d'un humour bien douteux) je tombe sur cette homélie de Mgr Centène et je ne résiste pas à la porter à votre connaissance et à celle de vos lecteurs. Extraits :
{{ Mais il y a un autre combat que l’attaque extérieure. Aujourd’hui, c’est de l’intérieur que la lutte est menée. Il faut détruire l’essence même du sacerdoce en faisant perdre au prêtre son identité, en le faisant douter de sa mission, en relativisant son rôle dans l’Eglise et dans le monde, en lui donnant si possible le dégoût de lui-même !
En le noyant dans la masse, on en fait un être socialement inutile, chez qui il sera plus facile d’introduire le doute, d’exacerber le découragement et de réveiller les frustrations auxquelles il a généreusement consenti pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
Les affaires dont la presse se fait l’écho, presque quotidiennement, sont un douloureux scandale, elles constituent des fautes graves, mais elles sont aussi pour l’Eglise des blessures de guerre, dans un combat dont l’enjeu dépasse la nature de l’humanité.
Pour ce combat, il faut utiliser des armes spirituelles, la prière, la pénitence, l’aumône.
Si nous croyons au caractère irremplaçable du sacerdoce, la prière pour les prêtres n’est pas une dévotion facultative, elle est une nécessité de tout premier ordre. }}
Ce n'est pas le tout de reconnaître et d'accepter les faiblesses des hommes ordonnés prêtres - c'est en fait une évidence qu'il est sans doute bon, je vous l'accorde,de rappeler de temps en temps - il faut encore prier pour eux. Pour la fécondité de leur ministère sans doute, mais aussi pour leur sainteté personnelle afin que leur ressemblance au Christ soit toujours plus profonde.
Aussi ce soir, je prierai pour ce Vicaire Général en espérant qu'il trouvera le repos dans la miséricorde divine.
2 De zazie - 01/06/2011, 09:43
Mais bien sûr qu'il le trouvera le repos dans la miséricorde divine ! Dieu n'est-Il pas Amour ? Comment peut-on mettre en doute une seconde qu'un homme qui n'en pouvait plus de souffrir et qui ait voulu abréger ses souffrances soit rejeté de la miséricorde divine. Ce sont ces images encore trop souvent véhiculées par l'Eglise d'aujourd'hui qui font que les gens désertent les paroisses. Je suis étonnée d'un tel décalage parfois entre ce que l'Eglise prône (l'amour) et ce qu'elle démontre (un manque de compréhension et d'empathie face à la "vraie" souffrance.)La charité, c'est de respecter le choix de l'autre pour autant que cet autre ne fasse de mal à personne. Il n'est pas nécessaire de faire de la "pub" pour l'euthanasie, mais il est clair que celui qui n'en peut plus a le droit de partir dans la paix, la dignité et la liberté d'un acte consenti.
3 De procedamus - 01/06/2011, 10:30
Bonjour Zazie,
Oh, je n'ai aucun doute sur la miséricorde divine qui accueille à bras ouvert tous les hommes. Non, je prie pour qu'à leur tour les hommes accueillent et acceptent cette miséricorde divine. Ce n'est pas Dieu (ni l'Eglise) qui ferme les portes du paradis mais nous en refusant de répondre aux appels pourtant pressants de l'amour divin.
D'autre part, la charité implique de toujours respecter les personnes ce qui ne veut pas dire systématiquement cautionner leur choix dans la mesure où il ne font de mal à personne. Plus particulièrement dans le cas de l'euthanasie ou du suicide, je ne vois pas d'où viendrait un droit de vie et de mort sur soi.
Cela n'empêche bien sûr pas, bien au contraire, d'avoir (plus même qu'une empathie) une véritable sympathie pour ces personnes poussées à de telles extrimités, sympathie tirée de l'exemple du Christ souffrant pour chacun d'entre nous.
Cordialement.
4 De gershom leibowicz - 02/06/2011, 19:32
Au delà de la situation particulière de ce prêtre dont il faut respecter l'histoire et la souffrance ,un tel acte dramatique me conduit à m'interroger sur notre vie communautaire et notre capacité à voir, et à prendre en charge ceux d'entre nous qui sont à ce point accablés par les difficultés de la vie . Nous demandons beaucoup à nos prêtres sans nous rendre compte , que comme nous, ils sont aussi fragiles et connaissent des moments de doute , d'accablement et de découragement dans l'accomplissement de leur mission . De plus une certaine théologie du prêtre tend à en faire un être à part qui le rendrait moins vulnérables aux difficultés de la condition humaine, nous savons bien que cela est faux. La rareté des prêtres renforce encore ce phénomène en faisant peser sur leurs épaules une attente de la part des chrétiens qui peut leur paraître au dessus de leur forces. Je me souviens comme d'un appel à la vigilance cette conversation au super marché avec un prêtre jeune et dynamique qui comme moi faisait ses courses après sa journée et que pourtant je connaissais peu : "si tu savais comme on crève de solitude" Quelques soient les motifs de son évêque pour ne pas dire la réalité des causes de la mort de son vicaire général , et je ne doute pas qu'ils soient légitimes, reconnaitre la réalité est un préalable nécessaire pour faire la vérité. les communautés chrétiennes en ont besoin.
5 De do - 24/06/2011, 23:30
je connais un prêtre qui fait un burn-out, d'autres qui sont en dépression, comment seraient-ils exemptés des souffrances de leurs frères en humanité ?!
c'est bien ça, l'incarnation, et les prêtres sont bien nos frères, pas une espèce protégée.
c'est pour ça qu'on peut leur faire confiance et se confier à eux.
le fait que certains craquent, ou même pèchent, est la preuve qu'ils ne sont pas préservés de nos souffrances, de nos combats...
la place de ce prêtre à nos côtés est nécessaire.
Jésus ne s'est pas suicidé, mais à travers nous, il vit une infinité de souffrances toujours nouvelles. Il nous rejoint aussi par là.