Pour avoir notamment évoqué la question de l’ordination des hommes mariés dans une lettre pastorale de 2006, Mgr William Morris, 67 ans, évêque du diocèse de Toowoomba vient d’être démis de ses fonctions.

Voici le passage de la lettre qui semble être à l’origine de la grosse colère du Vatican :

Given our deeply held belief in the primacy of Eucharist for the identity, continuity and life of each parish community, we may well need to be much more open towards other options for ensuring that Eucharist may be celebrated. As has been discussed internationally, nationally and locally the ideas of:

- ordaining married, single or widowed men who are chosen and endorsed by their local parish community;
- welcoming former priests, married or single, back to active ministry;
- ordaining women, married or single;
- recognising Anglican, Lutheran and Uniting Church Orders.

We remain committed to actively promoting vocations to the current celibate male priesthood and open to inviting priests from overseas.

Advent Pastoral Letter 2006, Bishop William Morris

En voici une traduction rapide [1] :

Compte tenu de notre profonde conviction en la primauté de l'Eucharistie pour l'identité, la continuité et la vie de chaque communauté paroissiale, on peut avoir besoin d'être beaucoup plus ouvert vers d'autres options pour s’assurer que l'Eucharistie puisse être célébrée. Comme cela a été discuté au niveau international, national et local les idées sont :

- ordination d'hommes mariés, célibataires ou veufs qui sont choisis et approuvés par leurs communautés paroissiales;
- accueillir d'anciens prêtres, mariés ou célibataires, de retour dans un ministère actif;
- l'ordination des femmes, mariées ou célibataires;
- reconnaître les Anglicans, Luthériens dans une Eglise unie.

Nous restons déterminés à promouvoir activement les vocations au sacerdoce des hommes célibataires et à inviter des prêtres d’autres pays.

Sachant que cette considération n’intervient qu’après une longue introduction sur la difficulté à faire vivre l’Eucharistie sur l’ensemble du territoire de son Diocèse. En effet, en se projetant à 2014, Mgr Morris estime qu’il y aura 18 prêtres actifs dont aucun de moins de 61 ans…. Pour un diocèse de près de 500.000 km2 [2] et 230 000 habitants.
Son propos est plus le cri de désespoir d’un pasteur qui n’a plus les moyens d’assurer sa mission que celui d’un révolutionnaire nourri au petit livre rouge et avide d’en découdre avec les Cardinaux de la Curie.

Cette sanction est donc totalement disproportionnée mais surtout très très rare, suffisamment pour être relevé. Mais que l’on ne se trompe pas ici de débat. La question n’est pas de savoir si oui ou non il est possible théologiquement et opportun pastoralement d’ouvrir plus largement l’accès à l’ordination. La question est récurrente depuis déjà 50 ans, au moins en Europe.

Rappelons par exemple que jeune théologien, Joseph Ratzinger avait co-signé une déclaration en ce sens en 1970 et qu’il y a quelques mois, 150 théologiens Allemand ont adressés une demande similaire au Vatican.

Ce débat a des défenseurs et avocats, des juges et procureurs. Et malgré la fougue des deux camps à défendre le bien fondé de leurs positions, il nous faut admettre ici encore qu’il n’y a pas « une » réponse définitive, une vérité totale et absolue : sinon pourquoi le Pape Paul VI aurait-il posé la question lors du Synode Romain de 1971 si cette règle disciplinaire n’était pas modifiable ?

D’ailleurs la formulation de sa question de l’époque est intéressante : « Etes-vous pour le maintien total de la discipline actuelle ou possibilité, en raison des nécessités pastorales, d’ordination d’hommes mariés à l’initiative du pape ? » L’élément d’appréciation repose principalement sur la notion de nécessité pastorale. Le maintien de la discipline a finalement obtenu 107 voix, celui de l’ordination 87.

Ce sujet dépasse largement la querelle théologique et comme le remarque très justement PB Cordier sur Twitter, nous ramène à une autre beaucoup plus centrale et essentielle : la question n'est pas tant de savoir qui ordonner mais quelle église nous voulons et pour qui ?


Non, ce qui se joue sur les terres australiennes, c’est autant le débat sur le débat, un effet boomerang d’un héritage difficile qu’une difficile posture médiatique à venir.

Débattre du débat

Est-ce que c’est le fait d’avoir pris ainsi position dans une lettre pastorale et non pas dans un livre ou une interview qui a coûté sa mitre à Mgr Morris ? N’importe quel Evêque sait que le sujet est « chaud ». Mais l’est-il donc au point que Rome en arrive à de telles extrémités ?

Car quelle est vraiment la différence entre un Evêque qui affirme clairement sa position et un Evêque qui demande qu’un débat puisse un jour exister au niveau de l’Eglise universelle ? Faire une telle demande, n’est-ce pas reconnaître que des options pastorales différentes se présentent aujourd’hui ? Pour ne reprendre que les derniers mois, Mgr Doré Archevêque émérite de Strasbourg, Mgr Deniau Evêque de Nevers ou Mgr Rouet, Archevêque émérite de Poitiers se sont exprimés [3], chacun avec ses options et sa sensibilité sur le sujet. Sont-ils eux aussi coupables « d’oser » prendre la parole ?

Et si Mgr Morris était un « exemple » à l’adresse de tous les Evêques et théologiens qui « osent » encore exprimer leur avis sur les sujets « sensibles » ?

Gardons néanmoins en mémoire que le débat sur une plus grande ouverture du sacrement de l’ordination n’est pas tout a fait représentatif de la difficulté actuelle d’ouvrir de nouveaux horizons dans l’Eglise et a depuis le 22 mai 1994 un statut très particulier.

Infaillibilité ?

C’est a cette date que le pape Jean-Paul II réaffirme que l'ordination est réservée aux hommes. La démonstration théologique est classique. Ce qui l’est moins, c’est qu’il engage sur cette décision plus que sa responsabilité, son infaillibilité. [4]

Bien que la doctrine sur l'ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes ait été conservée par la Tradition constante et universelle de l'Église et qu'elle soit fermement enseignée par le Magistère dans les documents les plus récents, de nos jours, elle est toutefois considérée de différents côtés comme ouverte au débat, ou même on attribue une valeur purement disciplinaire à la position prise par l'Église de ne pas admettre les femmes à l'ordination sacerdotale.

C'est pourquoi, afin qu'il ne subsiste aucun doute sur une question de grande importance qui concerne la constitution divine elle-même de l'Église, je déclare, en vertu de ma mission de confirmer mes frères (cf. Lc 22,32), que l'Église n'a en aucune manière le pouvoir de conférer l'ordination sacerdotale à des femmes et que cette position doit être définitivement tenue par tous les fidèles de l'Église.

Lettre Apostolique Ordination Sacerdotalis, 22 mai 1994, Jean-Paul II

Ce qui fera écrire au Père Bernard Sesboüé de manière assez prophétique

Cette manière forte est-elle un signe de force ? L'appel à l'infaillibilité pour une question nouvelle est un peu la « bombe atomique » dans l'arsenal dogmatique de l'Eglise. C'est une arme redoutable qui risque de devenir un boomerang. Notre monde ne serait-il pas beaucoup plus sensible à un enseignement qui sache convaincre par la valeur des raisons qu'il invoque, par le dialogue qu'il accepte de conduire et par le ton constructif et chaleureux qu'il prend pour témoigner de l'Evangile ?

"Magistère et Infaillibilité", Bernard Sesboüé, La Croix, 30 novembre 1995

Cela fait aussi partie de l’héritage de Jean-Paul II.
Le Pape actuel n’a donc pas beaucoup de marge de manœuvre : ne rien faire, c’est signifier que finalement cette lettre n’a aucune valeur. Ouvrir le débat au niveau universel, c’est remettre en cause la théologie sous-jacente à cette lettre et donc reconnaître que l’Eglise, par la voix de Jean-Paul II a eu tort.

Bombe atomique alors ? Surtout une bombe à retardement qui vient de faire une victime directe.

La prochaine sera collatérale, c’est Rome et avec elle toute l’Eglise Catholique.

Quelle crédibilité demain ?

Le Vatican a donc décidé de fermer définitivement le débat et essaye de faire la preuve de sa détermination à ne plus entendre de voix discordantes.

Parallèlement, l’Eglise intervient régulièrement dans les grands débats qui traversent notre société : écologie, éthique, migrants, économie, solidarité….. ce qui en soi est nécessaire et légitime.

Mais comment vivre sur le long terme cette tension entre une institution qui interdit le débat en son sein mais veut peser de tout son poids auprès de l’opinion publique ? Comment pouvons-nous être naïfs au point de croire que cela ne va pas nous revenir comme un argument massue un jour ou l’autre ? En se décrédibilisant de cette manière, nous prenons le risque de devenir inaudible en raison du décalage entre nos actes et nos mots.
Il ne s’agit pas pour l’Eglise de devenir une démocratie, mais de laisser s’exprimer avec plus de liberté l’ensemble du Peuple de Dieu et notamment ses pasteurs. Pas vraiment une révolution…. quoique…

Idem pour le manque de transparence de la procédure canonique. Mgr William Morris n’ayant pas eu accès au dossier du visiteur apostolique Mgr Charles Chaput, cela limite la possibilité de pouvoir se justifier. Le fait n’est pas vraiment nouveau malheureusement. Difficile là aussi de pouvoir être crédible dans la dénonciation de l’absence de liberté dans des Etats quand soi-même on se refuse à organiser un minimum de transparence dans ses procédures disciplinaires.

Deuxième conséquence, sans doute la plus grave : quelle image allons-nous donner de nous même entre ceux que l’Eglise raccompagne vers la porte et ceux qu’elle accueille ?

Gardons toujours en tête que la grande majorité des médias ne rentrent pas dans les détails théologiques et les affres des procédures canoniques. Avoir des regrets ? Faire de la pédagogie ? C’est nécessaire mais cela ne changera au fond pas grand-chose. Nous sommes dans une société de l’image et du symbole où le poids des mots ne pèse plus grand-chose.

D’un côté le Vatican décide d’ouvrir un dialogue avec la FSSPX et des évêques intégristes, de l’autre elle sanctionne des théologiens et des Evêques.

Après les vagues, c’est bien la seule chose qui restera dans l’écume de la mémoire des personnes.

Notes

[1] et un peu approximative, pardon d’avance aux anglicistes distingués :)

[2] Pour mémoire, la France c’est 675 417 km2

[3] Dans l’ordre Mgr Doré, A cause de Jésus – Plon 2011, Mgr Deniau, Un évêque en toute bonne foi – Fayard 2011, Mgr Rouet, Vous avez fait de moi un Evêque heureux, Edition de l’Atelier 2011

[4] Mais pas au sens dogmatique, bien sûr