La nouvelle est tellement cocasse qu’elle a déjà suscité plusieurs articles dans les médias à travers le monde. La Süddeutschen Zeitung a retrouvé un mémorandum de 1971 à destination des Evêques Allemands, signé de 8 théologiens dont le professeur Joseph Raztinger, qui demande de réfléchir à la pertinence du célibat pour les prêtres dans la situation actuelle. (Principalement du fait, déjà, de la crise des vocations, ou pour être plus précis, de la crise de l’appel)
Et les observateurs de remarquer que sur cette question le Pape a bien évolué, lui qui a indiqué à de nombreuses reprises que cette question ne faisait pas partie aujourd’hui de ses préoccupations pastorales.

Le fait qu’aujourd’hui Pape, Benoît XVI dise le contraire de ce que théologien il a signé ne me pose pas plus de question. La recherche théologique a une plus grande liberté de recherche et de questionnement qu’un Pape. Realpolitik ? Sans doute. L’histoire montre d’ailleurs que bien souvent, l’audace théologique des chercheurs ne rencontre un écho favorable que plusieurs années ou décennies après. Plus simplement, il a aussi le droit d’avoir changé d’avis.

Karl Rahner, Joseph Ratzinger et Martin Bialas à l'heure de l'apéro :)


J’en retiens juste trois choses.

D’abord parmi les signataires, on retrouve notamment les noms de Karl Rahner[1], Karl Lehmann et Walter Kasper, qui sont à la théologie contemporaine ce que Mozart est à la musique classique, des piliers incontournables [2]Et pas vraiment des progressistes barbus, fous fumeurs de joints et joueurs de guitares ou des jeunes séminaristes qui cherchent à faire du buzz. Juste quelques uns des plus grands théologiens européens du XXème siècle.


Deuxième élément, ce groupe considère que la justification du célibat sacerdotal n’est pas juste théologiquement. Sans doute s’agit-il d’une des clés qui permettra un jour d’avancer sur cette question récurrente. Car de fait il s’agit plus d’un « accident » de l’histoire que d’un élément justifiable au regard des Evangiles ou même de la Tradition[3]. Pour être un plus précis, il s’agit d’une règle disciplinaire ; néanmoins, selon les périodes de l’histoire, la tentation de justifications théologiques, spirituelles ou même historiques à partir de la Tradition apparait plus fortement, au gré des circonstances.

Au final, la simple disputatio théologique n’a que peu d’intérêt, sauf à mettre en évidence le lien progressif qui va s’établir entre un clergé à qui on impose de représenter sainteté et morale et par ricochet la mise en exergue de la valeur spirituelle de la chasteté et de la abstinence.

Je ne pense pas qu’il y ait encore vraiment lieu de débattre sur le fait de savoir si les prêtres doivent être ou non célibataires. Sauf à confondre l’ordination d’hommes mariés et le mariage des prêtres.[4]

Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit : le célibat peut avoir un sens. Mais ce qui n'a pas de sens c'est de croire que Dieu n'appelle que des célibataires à le servir dans le cadre du sacerdoce, cela au nom de l’exemple du Christ.

Rappelons enfin qu’une telle question n’a à l’époque rien de surprenant. L’Assemblée générale du synode pastoral des Evêques Hollandais du 7 janvier 1970 demanda à Rome d’admettre des prêtres mariés[5], demande identique par une lettre de 86 théologiens Allemand le 3 février 1971, question de Paul VI au synode romain des Evêques de 71, etc … jusqu'à aujourd'hui, pas plus tard qu'hier par exemple où une nouvelle pétition de 140 théologiens catholiques allemands, autrichiens et suisses demandent une réforme de fond de l'Eglise de Rome qui mettrait notamment fin au célibat des prêtres.


Enfin s’ils appellent de leurs vœux l’Eglise à la réflexion, c’est en fonction d’un contexte, celui du manque de vocations. Ce qui n’est pas sans rappeler une méditation beaucoup plus tardive du Cardinal Ratzinger sur le fait que l’Eglise a depuis toujours pris la forme d’une Croix. Verticalement, elle ne cesse de redire la Vérité du Christ, annonçant la Bonne Nouvelle à temps et contretemps. Horizontalement, elle a comme mission d’épouser les conditions et les époques qu’elle traverse depuis toujours, s’adaptant en permanence afin de faire entendre la Parole du Christ en la rendant Présente et Vivante.

Cette petite histoire nous rappelle que dans l’Eglise, même au cœur d’un pontificat dont le fil rouge semble être la Vérité, toute vérité justement, aussi scientifique et rationnelle soit-elle se heurte parfois à la réalité humaine et à l’inertie des faits.

Voici un extrait du texte, le chapitre IV qui met en lumière cette difficile question des faits et de la vérité[6]

Du moment où il s'agit de quelque chose qui ne n'est pas strictement un dogme, même le législateur ecclésiastique est obligé de prendre en compte son impact (y compris le maintien de celle-ci) de façon significative.

En même temps il faut penser en premier lieu aux effets, d'une part prévisibles et, d'autre part, aux effets qui peuvent entraîner des dommages importants (comparé aux bonnes intentions).

Cela est vrai même si ces effets « en soi » n'existeraient pas forcément et qu'ils représentent, d'une certaine façon, une réaction (qui ne devrait pas être) venant de ceux qui seront concernés par une telle « loi ».

Ainsi, la législation ecclésiastique ne peut pas simplement stipuler: notre « loi » et nos intentions sont bonnes en ce qui concerne le contenu, formellement légitimes et ne peuvent avoir que de bonnes conséquences, à condition que cette « loi » (ce qui devrait être) soit respectée.

Chaque législateur doit égalent prendre en compte les suites factuelles de ses directives.

Cette réflexion simple qui, au premier abord semble abstraite, est un élément très important qui n'est certainement pas assez pris en compte partout.

Nous nous sommes déjà posé la question de manière objective sur la partie de l'exercice de la mission ecclésiastique (priorité du service pastoral, manque de prêtres, exigences qualitatives auprès des prêtres etc.).

Cette problématique doit également être considérée sous l'angle de la faisabilité d'une vie de célibataire en tant que jeune prêtre d'aujourd'hui.(v. La question du ménage – « La gouvernante » ; l'isolement croissant, une véritable perte de «reconnaissance» vis-à-vis de beaucoup de prêtres parmi de nombreuses communautés et l'incertitude de l'image du prêtre; l'indécision et l'instabilité mentale de beaucoup de jeunes hommes face à une société sur-stimulée sexuellement au sein de laquelle ils doivent mener une vie de célibataire « saine » etc.).

Que la situation ait globalement et fortement évolué ainsi n'est aucunement un argument contre la loi du célibat, mais exige un examen minutieux de cette question parmi tant d'autres aspects.

Traduction Roswitha Sliwinski

L’ensemble du texte est disponible en pièce jointe.

Notes

[1] Un peu étonnamment d’ailleurs puisqu’il avait publiquement pris position contre l’ouverture du sacerdoce aux hommes mariés, notamment par son refus de signer une lettre du 3 février 1971 demandant aux Evêques d’ouvrir ce débat au niveau universel.

[2] . Les étudiants et étudiantes en théologie savent de quoi je parle, courage !!!

[3] avec un grand t

[4] Voir l’analyse synthétique et très éclairante de Bernard Sesboüé sj dans Invitation à Croire, Cerf 2009, p. 281

[5] Une du journal Le Monde le surlendemain et du Times la semaine suivante

[6] avec un petit v cette fois-ci :)