Je ne suis pas à l’aise avec les grands principes, les grandes vérités, les lignes blanches et les frontières. Peur de l’engagement ? Même pas, plus un principe de réalité.
J’ai le souvenir d’avoir bossé il y a quelques années cette grande question qu’est et demeure le statut de l’embryon. C’était même mon sujet de civil en première année de droit : l’embryon, sujet ou objet de droit ?
J’en ai bouffé à l’époque de la jurisprudence, des arrêts et des commentaires, du dalloz et des petites affiches, des articles avec 50 notes de bas de pages par feuilles et tout pleins de nouveaux mots pour le scrabble. [1]
Mais le jour de l’examen, mon plan n’avait rien d’académique ou d’universitaire, il était réellement le reflet de mon avis : première partie, c’est un sujet de droit, deuxième partie, objet de droit, quelques locutions latines pour montrer que nous aussi on a lu Astérix [2] et une pseudo conclusion. Aujourd’hui encore, je n’ai pas un avis tranché.
Ce principe de réalité a cette origine qu’au fil des rencontres, de la vie tout simplement, je constate combien le noir et le blanc s’entremêlent dans les accidents de la vie et que les grands principes s’ils restent et demeurent des guides indispensables sont souvent l’objet de déclinaisons et de nécessaires adaptations.
Et puis merde aussi ; j’estime qu’on a aussi le droit de ne pas avoir d’avis sur tout, je revendique non pas un droit à l’indifférence ou un je m’en foutisme mais la liberté d’avoir le temps de réfléchir, d’observer, de laisser les choses décanter. Dans la vie sociale et professionnelle, la nécessité du choix revient suffisamment souvent comme ça. Enfin si j’aime bien entendre les arguments des uns et des autres, j’apprécie par-dessus tout de me faire ma propre idée, indépendamment des carcans sociaux et religieux.
Tout ça pour dire que je viens de finir un petit bouquin qui me va comme un gant sur l’euthanasie et qui devrait bien aller à toutes les personnes qui comme moi ont juste envie d’avoir quelques billes pour réfléchir et pas de grands donneurs de leçon enfermés dans leurs chairs.

Première qualité, ce n’est pas un pavé, ce qui sur cette thématique est un exploit : deuxième qualité, au-delà des interventions des deux auteurs, le philosophe Luc Ferry et le généticien Axel Kahn, qui sont tout deux contre la légalisation de l’euthanasie, le livre présente un historique détaillé de l’évolution législative ainsi que les arguments pour et contre l’euthanasie.
Ils offrent ainsi, au-delà de leurs apports respectifs, la possibilité pour le lecteur d’aller plus loin et d’essayer de se forger un avis.
Voici un petit extrait du texte de Luc Ferry :
D’autant que la thèse des défenseurs de la « mort dans la dignité » paraît bien fragile, pour ne pas dire fortement connotée de manière parfois insupportable. Elle tient en effet que la dignité humaine est liée à l’autonomie, et que, dans l’extrême dépendance psychique et physique où peuvent nous plonger parfois l’extrême vieillesse et la maladie, cette dignité peut se perdre. C’est là ce que laisse entendre très clairement la proposition de législation belge, par exemple, lorsqu’elle affirme que « soins palliatifs et euthanasie ne s’excluent pas : au contraire, ils constituent deux possibilités complémentaires pour faire face à la réalité de la souffrance et de la détresse, à la perte de dignité et d’autonomie. »
A cette étrange conviction, on peut en opposer une autre, directement contraire, celle selon laquelle il est inacceptable d’établir quelque équivalence que ce soit entre « dépendance » et « indignité » parce qu’il serait faible, malade, vieux et par là même dans une situation d’extrême dépendance est même une idée intolérable sur le plan éthique, à la limite des plus funestes doctrines des années 1930… Un être humain, d’ailleurs, peut-il jamais perdre sa dignité ? La question mériterait à tout le moins d’être posée. Elle n’a rien d’évident.
On aurait, en tout cas, à l’encontre de cette étonnante assertion, l’envie de plaider pour un droit absolu des malades à l’hétéronomie, à la dépendance et à la faiblesse même les plus extrêmes, ainsi que pour la nécessité, dans des cas de ce type, de tenir plus que jamais un discours de compréhension et d’assistance, pour ne pas dire d’amour, plutôt qu’un discours visant à faire comprendre à autrui qu’il vaudrait mieux, dans ces conditions, faire place nette et cesser d’importuner le monde… Plus généralement, on pourrait souhaiter qu’on cesse d’encourager nos sociétés à considérer que la vieillesse est une « maladie » susceptible seulement de deux traitements : la DHEA pour commencer, l’euthanasie pour en finir…
(…)
La vérité, c’est que la dignité humaine n’est pas une question quantitative, elle ne tient pas à cette balance selon laquelle on mesurerait – comment, à vrai dire ? – les plaisirs et les peines. Il y a en l’humain quelque chose qui passe l’homme, une transcendance qui force le respect et qui mérite qu’on se batte pour elle. On me dira que c’est un postulat bien indémontrable. Sans doute, comme toujours en matière de morale, laquelle, bien sûr, n’est pas une science exacte.
Mais entre un prétendu geste humanitaire qui consiste à tuer et un autre qui consiste à sauver et à aimer, on me permettra cependant de choisir le second. Affaire de morale, en effet…
p. 22 – 23 – 24- 28
Luc Ferry - Axel Kahn
Faut-il légaliser l’euthanasie ?
Odile Jacob – Collection du Conseil d’analyse de la société
Novembre 2010 – 141 pages, 19 €



une réaction
1 De Marco - 12/01/2011, 12:25
En tant qu'étudiant en droit, votre introduction m'a bien fait rire!
Un livre qui a l'air intéressant en effet