Dans le débat et la controverse, il y a plusieurs manières d’avancer ses pions. La première consiste à s’équiper d’une lourde armure, de prendre sa plus grosse hache, vous savez, ces énormes haches à double tranchant dont la seule vue fait déjà mal, de boire quelques litres de gnôle et de partir en hurlant au champ de bataille, histoire de respirer à plein poumon l’odeur du sang de l’héréditaire l’ennemi.
La deuxième est plus raffinée, pas moins codifiée mais en apparence, en apparence seulement, moins violente. Il faut tout d’abord par quelques escarmouches verbales bien dosées insinuer à son futur bretteur que l’on souhaite pouvoir disposer d’un rendez-vous matinal dans les jardins du château : une fine allusion à son manque de virilité ou sa proximité avec la chèvre de Monsieur Séguin devrait normalement suffire.[1]
Puis va s’en suivre le duel proprement dit, où l’explication, pour franche qu’elle soit n’en reste pas moins très classe et finalement cordiale.
Au final, je vous l’accorde, le résultat est le même. Mais ce petit côté classe, cela change tout.
Le dernier livre de Mgr Gérard Defois, l’Eglise espace d’alliance appartient assurément à la deuxième catégorie. Pas un mot plus haut que l’autre, une chapitrage des plus classique, un vocabulaire assez « boutique ».
Cela pourrait facilement être un livre d’Evêque Emérite [2] de plus, libre propos sur les évolutions de l’Eglise.
En sous-titrant son livre « libre propos d’ecclésiologie pratique », Mgr Gérard Defois s’il ne propose pas de recette magique pour résoudre tous les problèmes d’un coup, examine avec le regard du pasteur et du sociologue les évolutions et les impasses pastorales de notre Eglise et nous ramène incessamment sur les fondements, interroge les raisons de nos pratiques afin de les confronter aux exigences de l’Evangile.
Mais pour qui sait mettre quelques notes de bas de pages, son livre résonne comme un vigoureux et rigoureux appel à servir le Christ plus que nos réseaux et structures, la réalité plus que nos fantasmes de puissance.
Mais le tout avec un fleuret moucheté.
Je vous propose ces deux passages qui se répondent très bien et donne une bonne idée de la tonalité générale du livre.

Depuis quelques décennies, l’Eglise en France a été contrainte de réorganiser l’action pastorale, sur le plan tant national que local. La diminution du nombre de ses permanents prêtres, la nouvelle mobilité professionnelle des habitants, dans les villes comme dans les campagnes, la désertification d’une partie de l’espace rural, sont autant de facteurs qui ont contribué à dessiner à nouveaux frais les contours des paroisses et des circonscriptions de l’activité pastorale. (…)
Demeure néanmoins la question des avoir si cette restructuration est inspirée par des estimations sociales, voire stratégiques, politiques, ou si elle ouvre l’avenir à des communautés locales, sacrement de la présence du Christ.
Faisons-nous des regroupements administratifs, compte tenu d’un petit nombre de prêtres qui auront à assumer des services liturgiques comme autrefois, une autre forme de centralisation fonctionnelle, ou bien, à la manière de Saint Paul, prêtres, diacres, laïcs, s’estiment-ils appelés à faire naître d’autres espaces de communion en des cités différentes et éclatées ? Pour employer une formule qui fait florès en quelques milieux, passer d’une pastorale de l’encadrement traditionnel à une action ministérielle de l’engendrement ? Faire émerger des lieux, à l’instar de saint Paul, allant de ville en ville et de communauté en communauté, plutôt que de définir des circonscriptions.
Ainsi donc, il ne saurait s’agir d’un simple re-déploiement de nos « ressources humaines », pour employer le langage de l’entreprise. Cela doit être mis en perspective avec la sacramentalité de l’Eglise, comme mise au monde de communions nouées autour du mystère du salut. Sinon, nous en resterons sur un plan administratif.
p. 96-97
Les conditions d’exercice d’une autorité chrétienne qui découlent de ces rapports entre le Magistère et la Parole de Dieu sont particulièrement en résonance spirituelle et anthropologique. Le pape et l’évêque ne sont pas définis comme les détenteurs d’un savoir ignoré des autres et dont ils pourraient se servir pour justifier des pratiques totalitaires de possesseurs d’une vérité indiscutable, maîtrisant la relation avec les fidèles à l’image des rapports de dépendance générés par une pédagogie unilatérale d’enseignements à destination d’élèves.
D’une part, les ministres ordonnés, pape et évêques, sont eux-mêmes sous l’autorité de la Parole qu’ils servent comme tout croyant ; d’autre part, ils partagent avec tout le peuple de Dieu cette communion dans la même Parole de Dieu. Parole dont l’Esprit « qui vit et parle dans tous les fidèles » manifeste le sens et institue le partage en des rapports de communion, c’est-à-dire de fraternelle attente.
L’autorité est ainsi dénuée de toute suffisance morale, de toute prétention intellectuelle, pour entrer en relation avec le langage de la foi qui est en l’autre et faire alliance avec lui, dans sa culture comme dans ses combats spirituels.
C’est en ce sens qu’une gouvernance d’Eglise étonne celui qui ne se réfère qu’à l’entreprise ou aux organisations politiques. Les moyens d’actions des autorités de l’Eglise doivent toujours être purifiés par une conscience vive de la Parole de Dieu et soumis à une volonté de servir la mission apostolique qui est la nôtre. Nous somme amenés à nous interroger sur la cohérence entre le message et les structures, entre la fonction et la communion, entre le ministère et la mission.
Si la diversité des personnes, des services et des orientations ou des responsabilités particulières nécessitent des initiatives et des fonctions différentes, l’autorité de ceux qui exercent les tâches de coordination dans l’institution appelle la concertation, une coresponsabilité où se tisseront des relations de communion. En vue de l’unité dont ils sont les premiers serviteurs.
p. 117-118
L'Eglise, espace d'alliance, libres propos d'ecclésiologie pratique
Mgr Gérard Defois
Cerf , Paris, collection L'histoire à vif
220 pages, 19 €
Notes
[1] Attention néanmoins de toujours rester correct, l’utilisation de « petite fiotte », « calendrier de rugbyman » ou « grosse tarlouze » vous fait automatiquement retomber dans la première catégorie du barbare brutal et illettré.
[2] C’est notre mot à nous dire pour dire qu’ils sont à la retraite. Bon pour le reste, y’a pas débat, pour une fois nous sommes en avance de quelques années sur la société, chez nous la retraite pour un Evêque c’est à 75 ans…


5 réactions
1 De Incarnare - 26/10/2010, 08:00
Si je suis d'accord avec cet évêque sur le fond, je suis toujours ennuyé de voir des ecclésiastiques qui n'ont jamais mis les pieds en entreprise l'utiliser comme contraste avec l'Eglise.
Nombre d'entreprises en effet sont, dans leurs structures, bien plus dynamiques et plus facilement réorganisées en vue de leurs missions changeantes que l'Eglise et sa tentative vaine de faire survivre un maillage territorial qui n'a sans doute plus de pertinence (au moins dans les agglomérations) vu les modes de vie actuels. Elles ne se contentent pas de "redéployer" leurs ressources dans une logique de guichet.
Une question que je me pose à la lecture des paragraphes que tu proposes, c'est ce que Monseigneur entend par "locales", dans "communautés locales". Est-ce encore la zone d'influence d'une paroisse ?
La référence à Saint Paul est bienvenue, tant toute réflexion pratique d'ecclésiologie doit s'appuyer sur la méditation des Actes.
Pour moi, la principale difficulté dans l'Eglise de France, avant les problématiques d'organisation, c'est celle de la fraternité et de la confiance. Chacun regarde son voisin en chien de faïence, doutant qu'il soit vraiment catholique ou alors pas de la même obédience que lui. Aux niveaux diocésain et national, personne n'ose prendre d'initiative pour ne pas "bousculer les équilibres". Des pros de l'immobilisme et du statu quo occupent des postes d'importance..
L'Eglise ne se portera mieux que lorsqu'un catho gaucho et un catho droito, un progro et un tradoche comprendront qu'ils ont le même Christ, que leurs (dé)mérites respectifs ne sauraient masquer.
2 De Marc - 26/10/2010, 21:34
@Incarnare : le "locales" de "communautés locales" est une référence directe au Diocèse de Poitiers.
Il y a un problème d'immobilisme, c'est certain, mais je pense que c'est surtout la peur qui bloque bcp de nos responsables, mais aussi trop souvent la difficulté à comprendre un monde qui va vite, qui est en pleine mutation.
Pour le reste, plus je regarde, plus j'observe, plus je discute, et plus je pense que ce dialogue entre gaucho et droito est totalement impossible, que tout cela est une vaste fumisterie.
D'abord parce que je suis au regret de constater que le plus souvent (des exemples comme ça j'en ai des centaines) les "tradoches" n'ont aucun arguments, ils sont dans l'invective, la menace, et pour tout dire souvent d'une bêtise crasse. Un "tradoche" qui a vraiment la volonté de discuter et pas de convertir l'autre à ses idées, cela existe, mais c'est rare.
Enfin, à propos de dialogue, dans quelques jours, cela va faire un an que le Vatican a ouvert le dialogue avec la FSSPX. Et d'après les infos des canaux officiels de la FSSPX, cela n'avance absolument pas. Et cela va se finir en clash, cela ne peut être autrement, les conceptions sont trop éloignées.
3 De Le Gambrinus - 27/10/2010, 16:29
Tu es bien pessimiste mon cher Marc...
Attention à ne pas confondre certains qui se réclament de la tradition et n'en connaissent pas du tout les fondements (ceux qui t'ont indigné à juste titre font sans doute encore partie de cette catégorie) et ceux qui ont un réel désir de retrouver une unité de l'Eglise Catholique. J'ose penser que certains hommes de la FSSPX ont ce désir, notamment ceux qui sont engagés dans les discussions avec Rome.
Prions et Espérons !
4 De Marc - 27/10/2010, 20:45
Oui, plutôt pessimiste, mais au final très content de la démarche de Benoît XVI d'ouvrir ce chantier, car cela va permettre de mettre cartes sur table.
Pessimiste car je suis en train de finir la lecture de "Rome n'est plus dans Rome" de Philippe Levillain sur la vie de Mgr Lefevbre avec quelques documents inédits. On sait combien la personnalité du fondateur est encore très présente et a structuré pour de nombreuses années la "théologie" de la FSSPX.
Et il est très difficile de croire à la suite de ce livre qu'il soit possible de parvenir à un accord... d'ailleurs l'auteur lui-même n'y croit pas trop.
Mais tu as raison, il est important d'espérer, à condition que des deux côtés il y est réellement une volonté d'unité. Ce qui n'est pas aussi évident que ça.
5 De Incarnare - 28/10/2010, 00:11
En fait mon propos ne se dirigeait pas principalement vers la FSSPX. Il y a beaucoup d'autres antagonismes moins forts en apparents mais bien plus paralysants !
Sans nier qu'il faille s'intéresser aux "méthodes" du monde (nouveaux médias, etc.), je ne suis pas sûr que c'est une "stratégie" fondée sur une compréhension sociologique qui fera progresser l'Evangile. Il me semble que l'Eglise a raison quand elle s'attache à découvrir plutôt les aspirations profondes de chaque homme. On réduit souvent le témoignage à la "com".
Nos prêtres ont, dans l'ensemble, une formation théologique plus que convenable, en tant cas sans doute bien meilleure que dans les siècles derniers ; cependant, ils manquent cruellement de sens pratique, de douceur pastorale, de méthodes simples pour l'animation d'un groupe voire pour exposer une idée simplement.