On dirait pas comme ça en les voyant sortir le dimanche matin de la messe. Ils ont l’air gentils, sympas. Et pourtant ce sont de dangereux rebelles. Limite des anarchistes. Du genre à poser des bombes, à monter des opérations de guérillas urbaines ? Pire que ça. Parce que des bombes, c’est facile à faire, avoir des idées c’est déjà beaucoup plus rare. Car ils sont sans doute les derniers adeptes de la contre-culture. Les cathos ? Oui les cathos.

Je résume et déforme un peu, mais c’est la conviction du brillant essai de Jean-Pierre Denis, directeur de la rédaction de La Vie. Naviguant entre l’analyse de la société, l’art, la philosophie et la spiritualité, il nous entraîne à la suite des premiers beatniks et du développement de la contre-culture jusqu’à notre société de consommation, ogre capable de toutes les digestions.

Nous sommes, ou nous acceptons que nos enfants deviennent, des otages consentants. Des révoltés toujours, mais de paille ; entièrement soumis aux diktats officiels de la singularité admise, de la contestation branchée, du marketing de l’originalité de masse. Les enfants de la contre-culture nous ont tout vendu. Même le refus d’acheter, qui se paie fort cher en produit de luxe. Et leur tour de force est de nous avoir convaincus que par là même tout allait bien.(…)

Les hippies sont devenues des yuppies, les fans de musiques psychédéliques des enfants de la télé, puis des fans de la téléréalité. La ferme alternative devint la ferme des célébrités. Les médias de masse contribuent puissamment à faire de la contre-culture un produit d’appel, une valeur commerciale courante.

p. 45

Pour Jean-Pierre Denis, la contre-culture est donc devenu un simple objet marchand, notre société de consommation ayant cette capacité à faire sienne l’ensemble des revendications, des manifestations pour ranger le tout sur des présentoirs et des têtes de gondoles.

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Et la religion n’est pas un cas isolé, puisque la société a fait sienne la plupart des valeurs du christianisme, mais en les coupants de leurs racines, en les laïcisant : « il s’est diffusé, il s’est imposé, et tellement, d’une certaine façon, qu’il s’est dissous dans son propre bain. »

Alors finalement, tout va bien ? On va pouvoir planter le drapeau de la victoire ? N’est-ce finalement pas là le destin, le but même de tout nouveau message, de toute contre-culture ? La plus belle des victoire, n'est-ce pas la défaite ? Si l’égalité, le respect de l’autre, l’attention au plus pauvres sont au moins en théorie des piliers de notre société, ne s’agit-il pas de la meilleur des bonnes nouvelles ? Oui, c’est sûr que cela va compliquer un peu les affaires, mais le but de l’Eglise, ce n’est pas d’assurer sa propre existence, mais bien d’annoncer le Christ.

Oui mais voilà, en coupant les branches du tronc, en séparant méthodiquement le tronc des racines, notre société a brisée le fondement, et par là même le sens.

Risquons ici une hypothèse, une conviction : en séparant le travail de l’intelligence et la recherche du sens, la raison se trouve privée de toute signification vivante et nourrit de nouveaux irrationalismes, des illuminismes, du sacré mutant. Désormais, on sait – et l’on a payé fort cher cette découverte – que la raison autonome peut froidement envisager la fin de l’humanité de l’homme comme un moyen licite de parvenir à la surhumanité.

p. 122


Le Christianisme est donc rejeté, à la marge, en périphérie,… et c’est dans cette apparente défaite qu’il a peut être aujourd’hui la chance de renouer avec ses racines, d’aller puiser à la source pourtant subversive de ses textes et de son histoire pour être à nouveau une force d’interpellation pour l’ensemble de la société. Et pour cela, il faut être prêt à devenir insupportable, voire dangereux aux yeux « de certains de ses contempteurs nihilistes ou ultra-individualistes – deux mots presque synonymes – qui ne veulent rien d’autre que la disparition de la justice sociale dans le « laisser fairisme », du sexe dans la pornographie, de la loi dans le droit à tout, de la science dans la technique, de la raison dans le nihilisme, de l’esthétique dans le publicitaire, de l’éducatif dans le divertissement, du sens dans le relativisme radical de toute signification durable. »

Mais cette objection, qui doit être force de proposition ne relève pas d’un dualisme « séparation entre un Peuple vertueux et une Cité corrompus : elle est bien au contraire participation à la condition humaine. »

Le livre est passionnant car il propose une vision, renvoi dos à dos conservateurs et progressistes, dépasse toutes les lignes pour tracer son propre chemin.

Mais.

Et oui il y a un mais.

Même si moi aussi je crois depuis longtemps à la chance d’un christianisme fragile[1] je n’arrive pourtant pas à être totalement convaincu par cette démonstration, pour au moins trois raisons.

Sous estimer, aux yeux de la société, le nombre de casseroles que la religion catholique se trimballent nous expose pendant encore longtemps à prêcher dans des déserts. Dans une culture où la moindre mise en examen doit entraîner la démission d’un ministre, où l’ensemble des institutions, des codes et des morales sont remis en causes comme autant de prisons, comment pouvons-nous croire que nous avons encore une oreille attentive, mise à part les ridicules petites œillades au pape Benoît XVI de Nicolas Sarkozy dans son opération reconquête 2012 ?

La religion chrétienne, sur le tryptique temps, visible/invisible et sens a encore beaucoup d’éléments à partager, à faire vivre pour Jean-Pierre Denis : mais est-elle la seule ? Cette démonstration n’est pas également applicable aux autres religions ? Comment croire que nous puissions revendiquer un monopole sur le sacré ?

Enfin, mais peut être s’agit-il d’une interprétation de ma part, le but n’est pas d’être une contre-culture, cela ne serait finalement qu’une conséquence de la remise en cause par les chrétiens des modèles établis, des forteresses que peuvent aujourd’hui constituer les prêts-à-penser. Mais sommes nous capable de ça, sommes nous prêt à ça ? Comment pourrons-nous maintenir ce grand écart de l’accueil de tous et l’appel à la radicalité du message du Christ ?

Jean-Pierre Denis répond en partie à mes questions, mais en partie seulement…

Ne pas tomber dans la défense ou la complaisance, mais s’ouvrir au dialogue en s’engageant résolument dans la contradiction.

Cette contradiction, bien sûr, est une proposition. Elle suppose une conversion de l’institution elle-même. L’Eglise doit renoncer à se rêver normative pour s’accepter interpellative. Il lui faut cesser de dire par réflexe le permis et l’interdit, pour ne parler que de ce qui la concerne et concerne vraiment les hommes, autrement dit la vérité, l’amour, la vie. Il n’y a qu’un enjeu, qu’une bataille interne, c’est le primat du prophétique sur le politico-juridique. Autrement dit, la capacité de chaque chrétien à titre personnel, et de tous les chrétiens collectivement, à infuser du spirituel dans le sociétal. La parole inattendue dont le monde actuel a besoin, la parole vraiment contre-culturelle, consiste à ne plus prêcher que par l’exemple – en effet volontiers dissident ! – et par les actes – en effet parfois rebelles !- que dicte la conscience chrétienne.

p. 237


Pourquoi le christianisme fait scandale
Jean-Pierre Denis
Seuil 2010, 341 pages, 21 €

Notes

[1] Titre d'un livre de Mgr Albert Rouet qui développe, dans une certaine mesure une vision assez proche. La chance d'un christianisme fragile, Albert Rouet, entretiens avec Yves de Gentil-Baichis, Bayard 2001