La question de la participation des laïcs à la vie de l’Eglise ne se pose guère plus aujourd’hui, tant le concile Vatican II a donné une place à tous dans l’annonce de l’Evangile, tandis que la diminution du nombre de prêtres en France a sans doute favorisé et accéléré un nouvel équilibre entre prêtres et laïcs.

Même si les contours de l’avenir ecclésial de la France sont encore bien flous, la collaboration des différents états de vie ne pose guère plus de problèmes, hormis quelques cas particuliers.

Est-il donc nécessaire de rouvrir le débat de la participation des laïcs à la charge pastorale alors que la situation semble aujourd’hui apaisée ?

Oui et cela pour au moins deux raisons : tout d’abord parce qu’il est toujours bon de revenir aux sources pour ainsi mieux repartir au large, mais également car nous n’avons pas encore psychologiquement et pastoralement pris assez de distance avec les prairies bien vertes du concile de Trente[1] pour ouvrir une nouvelle route à travers le tumulte incertain des eaux agitées de notre avenir.

C’est avec la minutie d’un horloger que François Moog démonte, inspecte, interroge et évalue le canon 517 paragraphe 2 du Code de Droit Canon de 1983, fondement juridique de cette fameuse participation des laïcs à une grand partie de la vie de l’Eglise de France. Car derrière chaque mot, chaque virgule se cache de longues évolutions, des échos scripturaires parfois lointains, une histoire souvent méconnues.

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Mais que dit-il au fait cet article ?

Si, à cause de la pénurie de prêtres, l'Évêque diocésain croit qu'une participation à l'exercice de la charge pastorale d'une paroisse doit être confiée à un diacre ou à une autre personne non revêtue du caractère sacerdotal, ou encore à une communauté de personnes, il constituera un prêtre pour être muni des pouvoirs et facultés du curé, le modérateur de la charge pastorale.


Paradoxalement, le texte, loin d’offrir un cadre général relève bien plus de la mesure d’exception pour pallier à un manque de « personnel » perçu sans doute comme temporaire. Il est donc bien légitime à la suite d’Alphonse Borras[2] d’admettre « qu’on ne peut construire systématiquement sur elle une politique pastorale ».

Car les faits sont là : nous sommes aujourd’hui dans une situation inédite où ce qui fut longtemps perçu comme une crise deviens la normalité.

Ainsi l’analyse minutieuse du concept de « pénurie des prêtres » montre très vite ses limites. Quel est le modèle de référence ? Celui du Concordat avec ses 50000 paroisses à desservir ? Comment faire la part des choses entre ce qui relève de la sociologie, corrélation entre vie politique et situation du clergé, et de la théologie ?

Comment enfin sortir des logiques purement administratives, « maintien des prêtres âgés, appel aux religieux, constitution d’un corps de laïcs ou encore immigration de prêtres étrangers, autant de supplétifs qui entretiennent le sentiment de pénurie » François Moog pointe également le risque d’une cléricalisation des laïcs, conséquence naturelle d’une vision de l’Eglise concentrée uniquement sur le sacrement de l’ordre.

Invoquer la pénurie de prêtres amène à se situer dans le cadre d’une ecclésiologie hiérarchique et à favoriser une cléricalisation des laïcs. La raison de ce lien entre logique de pénurie et ecclésiologie hiérarchique est simple et consiste en ce que l’invocation de la pénurie de prêtres situe nécessairement dans une pensée centrée sur le ministre ordonnée et non sur son rôle ou sa fonction dans et pour une communauté chrétienne. Pour reprendre les termes d’Hervé Legrand, ce lien réside dans le fait que « la personne du ministre et les questions relatives à son statut se voient attribuer une priorité excessive par rapport à l’objet du ministère. » C’est ainsi que la logique de pénurie entraîne une réflexion sur les personnes susceptibles de remplacer les prêtres manquants et non sur les moyens que l’Eglise doit déployer pour annoncer l’Evangile. Au final, on n’honore ni la nécessité structurelle des ministères ordonnées pour l’Eglise, ni la reconnaissance des communautés chrétiennes comme sujets d’action, d’initiative et de droit.


L’analyse de ce canon est aussi l’occasion, entre la naissance de l’Action Catholique et ses premières formulations concernant l’apostolat des laïcs, de découvrir les hésitations entre un modèle fondé sur la participation ou la collaboration des laïcs avec le prêtre. Au-delà des mots et des analyses théologiques et sémantiques, les différentes options dessinent un visage très différent de la relation entre le prêtre et la communauté.[3]

Coopération plus immédiate ou participation à la charge du curé qui du coup délègue une partie de ses prérogatives ?

La question est passionnante, pas tant pour l’exercice intellectuel de justification et de construction qu’il entraîne de la part du théologien mais parce qu’il donne à voir un autre visage de l’annonce de la Foi et de la vie de la communauté.

C’est d’ailleurs sur le souhait d’une revalorisation de cette communauté comme « sujet d’action, d’initiative et de droit » mais grande absente du texte juridique, que François Moog ouvre la finale de sa thèse « afin d’accompagner la figure émergente de l’Eglise pour ces temps qui sont les nôtres. »

Un livre passionnant qui met en lumière les enjeux de la participation ou non des laïcs à la charge pastorale et qui reste abordable malgré son caractère de recherche universitaire. Ce qui est assez rare pour être souligné.

La participation des laïcs à la charge pastorale
François Moog, préface de Gilles Routhier
DDB 2010, 472 pages, 38€

Notes

[1] Lire à ce sujet l'intéressante étude historique "Histoire des curés", qui à défaut d'ouvrir des perspectives d'avenirs dresse un panorama historique particulièrement intéressant, sous la direction de Nicole Lemaître Fayard 2002

[2] Docteur en Droit Canon et auteur de nombreux livres sur la question

[3] Preuve que le sujet est d'actualité, il s'agit d'un des dossiers de la dernière assemblée plénière de la conférence des Evêques de France en mars 2010, voir à ce sujet l'interview de Mgr Hervé Giraud, président de la Commission épiscopale pour les ministres ordonnés et les laïcs en mission ecclésiale http://bit.ly/d1tOcI