Il y a quelques mois, j’ai appris la mort d’un prêtre. Je le savais fatigué et on pense naturellement à un accident de voiture, ou un grave problème de santé.
Il n’y a pas d’âge pour mourir, mais il n’avait même pas 60 ans. Pour un prêtre, c’est limite jeunot !
Très vite j’ai su que c’était un suicide. Secret de polichinelle. Cela ne se dit pas, mais tout le monde le sait.

Je n’ai pas de mots pour dire la mort, encore moins pour un suicide. Tout le monde n’est pas Christian Bobin ou Le Clézio. Moi je n’ai que le silence et la prière. Ce n’est pas un problème de foi, sans doute cela relève t-il plutôt d’une certaine forme de pudeur ou de la peur d’être à côté de la plaque. Bref les discours rigolos de fin de mariage, ça je sais faire, pour le reste, je suis au fond de l’Eglise, bien caché derrière un pilier.
Parce qu’il est l’homme de la Foi, de l’Espérance, celui qui au milieu de nous essaye d’être signe du Christ, son geste est souvent totalement incompréhensible pour les paroissiens et pour un Diocèse. C'est toujours une immense douleur pour ses frères prêtres et pour l'Évêque.
Il est toujours facile de trouver des explications. Ainsi par exemple du burnout qui touche désormais les prêtres. Stress, multiplication des tâches, absence de temps personnels sont des indicateurs.
Mais rien n’enlève ce double choc, celui du suicide, celui du suicide d’un prêtre.
Mgr Jacques Noyer, Évêque émérite d’Amiens vient de publier un texte assez bouleversant sur le suicide d’un prêtre dans Témoignage Chrétien, hebdomadaire de réflexions et de débats sur l’actualité sociale, politique, culturelle et religieuse.
L’Église est pleine ce matin dans le bourg central d’une paroisse rurale de 34 communes. Un millier de personnes, recueillies, émues, inquiètes. Elles enterrent leur curé. (…)
Seulement il y a un hic. Et il est de taille. Et tout le monde le sait. Ce prêtre de 63 ans s’est pendu.
Comme dans tout suicide, des difficultés personnelles de santé suffisent à expliquer ce geste d’un homme d’ordinaire si gai et nullement dépressif. Prions pour lui : Dieu saura bien reconnaître la vérité de cette vie et comprendre notre fragilité.
Demeurent pourtant des questions que nous ne pouvons pas demander à Dieu de résoudre. Plusieurs fois ce prêtre avait dénoncé l’impossibilité de continuer une politique pastorale sans vraie perspective. Il n’y a pas si longtemps on lui avait demandé de quitter une paroisse où il avait déjà montré toute sa mesure : il m’avait dit sa peur de voir tout s’effondrer derrière lui.
Ce serait faire injure à ce cri que de le couvrir simplement de notre compassion fraternelle. Comme beaucoup d’évêques, je ressens la difficulté de trouver les réponses plus institutionnelles. (…)
Je voudrais dire ici qu’on aimerait recevoir d’en haut autre chose que des invitations spirituelles, par ailleurs fort utiles. Y a-t-il quelqu’un pour donner une vraie orientation à cette Église qui s’essouffle ?
Témoignage Chrétien, au retour d’un enterrement, Mgr Jacques Noyer
Je ne reproduis ici qu’un extrait, mais je vous recommande vraiment la lecture de l’ensemble de son texte, tellement on y sent la souffrance d’un pasteur désarmé.
J’aimerais ici pouvoir radoté un peu : oui une réforme institutionnel d’une grande ampleur est plus que nécessaire. Néanmoins, cela ne va pas se faire sous le pontificat de Benoît XVI : il avait les moyens et les connaissances pour réformer, il ne l’a pas fait, dont acte, il a ses raisons. Cela n’empêche pas d’y réfléchir, mais il faut être lucide, ce pontificat est aussi celui d’une transition [1]
Mais soyons réaliste : cette grande réforme institutionnelle ne changera pas la situation des prêtres en France [2] qui resteront surchargé de travail au risque parfois d’une certaine forme de solitude au milieu de l’agitation quotidienne.
Nous pouvons cependant individuellement réfléchir à la manière dont nous pouvons porter cette question.
- Au nom de notre baptême, en assumant pleinement notre place dans l’Eglise, dans un partage des tâches et peut être aussi parfois en se fâchant avec nos prêtres pour qu’ils acceptent de lâcher ce qui ne relèvent pas directement de leurs ministères.
- En acceptant que derrière le vocable de saint prêtre dont nous avons été gavé en cette année sacerdotale, ce sont avant tout des hommes. Ni plus rapide, ni plus fort que les autres. Avec donc aussi leurs doutes, leurs fatigues, leurs lassitudes. Etre attentif à ne pas leur faire porter toute la misère du monde, pouvoir ouvrir sa porte [3] pour un temps convivial histoire de ne pas se voir qu’aux célébrations et aux réunions.
- Mais aussi en assumant une certaine forme de vie communautaire : ne pas toujours attendre tout du prêtre, être conscient que nous avons aussi beaucoup à lui donner, et pas simplement avec des tâches de petites mains.
Et en cette période de vacances qui arrivent, peut être même aller jusqu’au kidnapping avec aller simple vers les Bahamas [4]
Mais malgré tout nos efforts, le risque de burn out des prêtres est sans aucun doute possible le signe avant coureur d'une mutation maintes fois annoncés, dont nous sommes en train de vivre le seuil de rupture. La récente analyse d'Henri Tincq sur ce sujet est aussi implacable que juste.
Il ne va pas y avoir de vague de suicide de prêtre dans les années à venir : le risque de découragement et de dépression est sans doute plus réel.
Je ne suis pas sûr qu’il est beaucoup plus de prêtres pédophiles incarcérés chaque année en France que de suicides[5].
Aux uns les gros titres des journaux, aux autres le silence des larmes.
Notes
[1] Même si je n’oublie pas que Jean XXIII a convoqué le Concile Vatican II a 76 ans
[2] Car je pense que même si le mariage des prêtres était autorisé, ils ne seraient sans doute pas aussi nombreux à faire le pas, mais ce n’est qu’un avis très très subjectif
[3] et mettre trois saucisses en plus sur le barbecue ou un pack de bière pour le prochain match de foot, ou une manette de Wii pour une partie de tennis, je sais pas moi cela va dépendre du prêtre aussi!!
[4] via un détournement de la quête du 15 Août, tout les coups sont bons. Ou alors une quête annuelle pour sortir les prêtres des Eglises ??
[5] Information évidemment quasi-impossible à connaître, sauf à faire le tour de l'ensemble des Évêques, émérites et en activités


5 réactions
1 De Bert' - 30/06/2010, 00:31
Tout suicide est un choc, mais pour moi celui d'un prêtre n'en est pas un plus important que celui d'un laïc.
Oui c'est un homme de Dieu, mais certainement pas un surhomme (ce qui ne l'empêchera pas d'être un saint prêtre by the way......saint ne voulant pas dire sans défaut ni fragilité humaine et psychologique). Il sera soumis aux mêmes contraintes que tout homme, et le suicide pourra hélas se produire et être vu par le souffrant comme la seule solution. La part de liberté qui reste à l'homme le commettant sera très souvent réduite car la souffrance aliène.
Quand un prête meurt d'un suicide, je suis triste mais je me dis qu'aucun d'entre nous n'est vraiment à l'abri de ce genre de réaction, et je prie pour que la miséricorde de Dieu ne soit pas une publicité mensongère.
Le fonctionnement de l'humain, ses processus cognitifs, sa fragilité psychologique (et parfois le côté physiologique qui amène la fragilité psychologique dans le cadre d'une dépression), bref toutes les raisons qui peuvent amener au suicide sont souvent assez complexes à identifier, et je ne suis pas sur que ramener le tout à une réforme institutionnelle soit de bon aloi (ça fait un peu récupération à mon goût).
Quand on regarde les stats effectivement il y a plus de suicides chez les veufs et célibataires que chez les couples mariés mais d'un autre côté le taux de suicides des prêtres est deux fois moindre (avec les mathématiciens) que la moyenne d'après le journal canadien de psychiatrie...
Je suis en revanche entièrement d'accord avec ta solution humaine : partager une pizza, décapsuler une bière, mater un divx, envoyer le padre en vacances, lui montrer pour de vrai qu'il fait partie de la famille ou que c'est un vrai pote.......Bref lui montrer le plus régulièrement qu'il est aimé pour de vrai et pas que parce que son sermon était bien et pas trop long.
C'est un humain avant tout qui a besoin comme toute personne.....d'amour
2 De Clémence - 30/06/2010, 12:07
Un sujet très douloureux... Il y a 8 ans, c'est le curé de la paroisse de mes parents qui s'est suicidé par pendaison. A l'époque (j'avais 22 ans), cela m'avait particulièrement bouleversé, choqué même (au sens où j'étais "sous le choc"). Je ne comprenais pas comment un prêtre pouvait perdre l'espérance au point de se donner la mort. Puis on a appris qu'il était sous anti-dépresseur (comme un nombre impressionnant de personnes en France, je viens d'apprendre qu'une collègue de 25 ans est sous anti dépresseur. elle met en cause ses conditions de travail. Comme quoi il n'y a pas que les prêtres qui sont victimes de burn out!), et que le médicament qu'il prenait a été interdit quelques mois plus tard car il avait comme effet secondaire d'augmenter le risque de suicide. Avant que cela se sache, beaucoup de gens mettait en cause sa vie de prêtre en paroisse rurale, sa surcharge d'activités... On ne sait JAMAIS à quoi est dû un suicide, le degré de responsabilité de celui supprime sa vie, et celui de ceux qui l'entouraient et n'ont pas sû prédire ce qui allait se passer. Le message de Mgr Noyer me laisse mal à l'aise dans son interpellation d'"en-haut", tant je me souviens de la souffrance du "en-haut" du prêtre qui s'était suicidé il y a 8 ans.
3 De anonyme - 01/07/2010, 22:34
C'est pas si simple le suicide.
Moi, j'y pense chaque jour, et depuis à peu près toujours.
Quand j'étais enfant, ce qui me tenait, c'était de me dire "ceux qui t'aiment vont souffrir, et ceux qui ne t'aiment pas vont être heureux: c'est idiot", Mais aujourd'hui, c'est plus difficile, et si je n'avais pas mon fils, il me semble que je passerais à l'acte.
Pourtant, je suis bien entourée,
les gens autour de moi sont gentils avec moi,
ils font ce qu'ils peuvent, mais ça ne suffit pas.
Je me suis même peu à peu fermée à eux.
On est fait pour plus grand que ce qu'on vit sur cette terre, c'est comme ça, les relations humaines sont incomplètes, et elles ne peuvent pas nous suffire. Le suicide, pour un non croyant, ça peut être faire souffrir les gens autour de soi pour ne plus être seul dans sa souffrance. Mais pour un croyant, on ne cherche pas à faire souffrir, et même on reste pour les autres. Le suicide, c'est quand ça devient trop difficile, trop lourd, c'est parce qu'on est faible. Ce n'est pas si différent d'une maladie. C'est une maladie spirituelle. ça vient d'une agression extérieure, qui peut ou pas être évitée. Mais l'incapacité à produire de la joie pour vivre n'est pas fondamentalement différente de l'incapacité à produire des globules blancs.
Oui, on peut lutter contre, mais comme contre la maladie, avec de la prévention, de l'information, des transfusions (oui, de joie) et des médicaments quand ça ne va pas. De la compétence. Une bonne parole ne suffira jamais.
Et le mariage n'y change rien. Si ce n'est qu'on devient responsables d'êtres encore plus faibles que nous, et que ça nous tient. Parfois.
Par ailleurs, on ne veut pas l'entendre, mais il existe aussi des esprits de mort. Les personnes qui fréquentent l'occultisme finissent beaucoup plus çà l'hôpital psy et se suicident beaucoup plus. Mais même par d'autres voies ces esprits peuvent nous atteindre. Personnellement, j'y ai été confrontée, et j'ai testé comment on est après un exorcisme, ou certaines prières de délivrance, c'est édifiant: sur l'heure, le désir de mort fait place à une joie profonde, une grande paix, parfois un amour profond, aussi, et une énergie complètement renouvelée. Maintenant, je sais que c'est bel et bien "contre des esprits répandus dans les airs", qu'on combat, ce n'est pas seulement une histoire de "stress" ou de trucs psychologiques (même s'ils ont leur part). Et ça, tant qu'en France on ne voudra pas le comprendre, on laissera des gens perdre un combat qui ne devrait pas être le leur.
4 De Vince - 02/08/2010, 15:11
Je suis en train de lire "Sagesse d'un pauvre" d'Eloi Leclerc sur l'expérience de la nuit spirituelle de Saint François d'Assise lorsqu'il s'aperçoit que toute son oeuvre s'écroule, ses frères, même les plus proches, le lachent.
Il part alors méditer dans un ermitage et il fait l'expérience, le Vendredi Saint, de la Passion du Christ et la parole du Jésus en croix tiré du Psaume: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?".
Voici ce que découvre François d'Assise:
"Or, tandis qu'il (François) disait les paroles: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?", il fut saisi comme jamais par ce sentiment de déréliction exprimé par le Seigneur lui-même. Il se sentit, tout à coup, un avec le Christ. Douloureusement un. Jamais encore, il n'avait compris ces paroles comme maintenant. Elles ne lui étaient plus étrangères. Depuis des mois, il recherchait le Visage de Dieu. Depuis des mois, il vivait l'impression que Dieu s'était retiré de lui et de son Ordre. L'agonie du Fils, il savait un peu ce que c'était, à présent: cette absence du Père, ce sentiment de l'échec et d'un déroulement fatal et absurde des événements où l'homme et sa volonté de bien sont balayés, écrasés par un jeu de forces inexorables. (...) Maintenant il voyait la souffrance du Seigneur du dedans. Cette fois, il était pleinement assimilé au Christ.
(...) Cette journée du Vendredi Saint fut épuisante. Mais le soir vint, apportant sa paix. Une paix profonde, comme celle qui tombe lentement sur les labours quand le dur travail est terminé. La terre est retournée, brisée. Elle n'offre plus aucune resistance. (...) Tout était consommé. Le Christ mort. Il s'en était remis à son Père, dans un désistement radical. Tout avait cessé de compter. Il ne restait plus que cette seule réalité démesurée: Dieu est. Tout son être s'était courbé devant cette seule réalité. Il avait adoré l'Unique. Il était mort dans cette acceptation sans réserve. Dans cette extrême pauvreté et ce suprême accueil. Et la gloire de Dieu l'avait saisi."
- "Dieu est, cela suffit, murmura François.
Je ne saurai trop vous conseiller la lecture de ce livre!
5 De Marc - 03/08/2010, 09:42
Oui, je confirme effectivement qu'il s'agit d'un super livre, sur le même thème, Saint François d'Assise, avec une écriture absolument splendide, c'est le Très bas, de Christian Bobin. A lire et relire et relire. Comme l'ensemble des livres de Christian Bobin d'ailleurs.