Par analogie culturelle, et sans doute cultuelle, l’imâm, c’est le prêtre ou l’Evêque, au choix, des musulmans.

Ce qui n’est pas complètement faux, dans la mesure où il est le garant spirituel de la communauté pour laquelle il exerce cette responsabilité.

L’imâm a donc un rôle liturgique, canonique et de transmission du savoir. Avec également un point commun avec le rôle du prêtre, c’est qu’il est aujourd’hui en plein questionnement sur sa place, son fonctionnement, ses missions, dans un travail d’inculturation très important.

Pour le reste, ce livre d’entretien avec l’imâm de la mosquée de Bordeaux permet de comprendre toute la spécificité de sa mission, autour des grandes questions de laïcité, de fatwas, de communautarisme, de lecture du Coran, de réception des textes, de dialogues inter-religieux… mais également d’équilibre entre sa vie familiale et professionnelle.

Tarek Oubrou est un spécialiste de la jurisprudence islamique (fiqh). Né au Maroc en 1959[1], il a connu l’Islam des caves en recherche d’une visibilité, de Bordeaux à Limoges, contribuant notamment à sortir de nombreux jeunes du radicalisme, comme le slammeur Abd al-Malik.

A côté de ses nombreuses tâches, il développe un discours particulièrement pertinent et novateur autour de la normativité.

Enfin Tarek Oubrou se caractérise également par sa connaissance de la philosophie contemporaine et de la sociologie, ce qui lui permet de faire rentrer en dialogue de nombreux éléments dans son regard sur l’Islam et la société.

Les deux auteurs de ce livre, Michaël Privot et Cédric Baylocq ont l’avantage d’être de parfaits connaisseurs de l’Islam : le premier comme croyant et doctorant en anthropologie, travaillant sur le rapport à l’autorité religieuse des jeunes musulmans de France, le second comme agnostique et docteur en langues et lettres, spécialisé dans la philosophie et la mystique islamiques classiques.

Le livre est donc d’un bon niveau, parfois un peu technique, mais reste accessible à tous, même si je ne le conseille peut être pas comme un livre de détente sur la plage cet été.

Mais au moins, vous saurez comme moi la différence entre l’Usûl al-fiqh, l’Usûli et ‘Urf

Deux petits extraits pour finir, le premier sur le voile, le second sur la déclinaison des textes du Coran en France, dans un processus canonique assez déconcertant pour la culture chrétienne et juridique.

profession_imam.jpg

Voici ce que je dis : « Ma fille, si le voile te pose problème, sers-t’en comme écharpe… » Le foulard n’est pas un objet cultuel, encore moins un symbole de sacré. Lui donner ce statut est une aberration et une hérésie à laquelle ont contribué des discours plus idéologiques que canoniques.

Le fait d’insister sur ce dernier a réduit la femme musulmane pratiquante à un foulard devenu le drapeau de toute une religion. Cette dérive est grave, alors que cette pratique n’a pas en elle-même l’importance qu’on lui donne. La pudeur de la femme se trouve ailleurs.

Cela étant, je crois fermement que chacun est libre de s’habiller comme il le veut et de choisir la lecture de l’islam qui lui convient. Car je tiens théologiquement et dogmatiquement à la valeur de la liberté, même si je ne partage pas telle ou telle lecture de l’islam. Ainsi, je pense qu’exclure une fille de l’école, une femme de son travail, et donc de la société, à cause de ses choix vestimentaires personnels est contraire à la liberté : c’est une censure morale et une immixtion dans la vie intime des gens. Bref, un comportement indigne d’une grande civilisation.

Et je crois, à ce titre, que la culture anglo-saxonne est plus respectueuse des libertés individuelles et des libertés publiques, à condition que cela ne verse pas dans le communautarisme, ce qui serait contradictoire avec la notion même de liberté individuelle. Et c’est là que l’on pourrait relever un des paradoxes anglo-saxons, même si la communautarisation là-bas est choisie, alors qu’en France elle est subie.

Pour moi, la loi contre les signes religieux ostensibles manquait de pédagogie, car elle n’a fait que multiplier la pratique du foulard et a même favorisé la croissance exponentielle du nombre de filles en niqâb en France. C’était une erreur.

Et ce même si je défends la minimisation normative de cette pratique et donne, sans la moindre hésitation, la dérogation aux filles d’enlever leur voile ou foulard pour continuer leurs études, travailler et s’impliquer totalement dans la société. Je répète que cette pratique n’est pas très importante.

Quand on voit des Françaises converties, « de souche » comme on dit, qui portent la niqâb dès leur conversion, quelques fois avant même de pratiquer les cinq prières, je trouve ce phénomène hallucinant !

Moi-même, en tant qu’imâm, je n’y comprends rien, à moins qu’il ne s’agisse d’une pulsion vers l’exotisme.

p. 81-82



Avisé du niveau spirituel et moral des musulmans de France, généralement très modeste, le muftî ne doit pas détailler les normes canoniques. La Loi divine ne fut pas communiquée en bloc, rappelle Ibn Taymiyya : elle a respecté le bon sens qui dit « Si tu veux être obéi, demande ce qui est possible. » Ce qui nous mène à évoquer la deuxième grande forme de fatwa.

La fatwa négative par omission volontaire, ou mutisme canonique principiel : cette forme de fatwa est très importante dans notre monde aujourd’hui.

Elle consiste en une abstention d’énoncer certains canons, y compris scripturaires, univoques, et ce même sous la pression de la demande d’une catégorie de pratiquants.

Cette posture permet la contraction de la sharia, en la simplifiant, à ce qui est le plus élémentaire et le plus important. Il s’agit d’un mutisme pensé, une anomie canonique, doublement nécessaire : pour une religiosité essentielle de la communauté et pour l’équilibre laïque de la société française. Elle n’est pas un mutisme passif, car elle peut aller jusqu’à devenir une anti-fatwa et interdire et contrer des fatwas nuisibles répandues dans la communauté, des « boulets normatifs », encombrant la vie des musulmans, les empêchant de prendre un essor social, matériel et même spirituel.

p. 42-43



Profession imâm
Tarek Oubrou, Michaël Privot et Cédric Baylocq
Albin Michel 2009
248 pages, 16 €

Notes

[1] Mais de nationalité française, ce qui ne concerne que 10% des imâm en France.