hanskungjeune.jpgMais pourquoi est-il si méchant ? Depuis un peu moins d’un an, Hans Küng, théologien Allemand particulièrement critique envers Rome manifeste une haine particulièrement tenace contre le successeur de Pierre.

Ce fut d’abord le cas lors de la publication d’une tribune, notamment dans Le Monde en date du 28 octobre 2009, à propos de la constitution apostolique Anglicanorum Coetibus, permettant d'accueillir des groupes anglicans au sein de l'Église Catholique Romaine.

Rebelote il y a quelques jours où face à la crise pédophile que traverse l’Eglise, Hans Küng propose comme solution d’abolir le célibat des prêtres. Je ne vais pas revenir une fois de plus sur l’absence de lien entre pédophilie et célibat. D’autres que moi en font très simplement la démonstration.

Jamais deux sans trois, et au cas où ceux qui sont vraiment tout au fond de la salle n’auraient pas bien compris, il demande au Pape Benoît XVI de s’excuser pour sa responsabilité dans le silence de l’Eglise.

Mais donc il est vraiment méchant ? Ben en fait non, c’est un peu plus compliqué que cela. L’homme vient juste de sortir le deuxième Tome de ses Mémoires, qui couvre la période de 1968 à 1980 ; l’occasion d’essayer de comprendre un peu plus le parcours assez singulier de cet homme en colère.

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1965 : nous sortons tout juste du Concile Vatican II, expert théologien, le jeune professeur retrouve sa chaire, ses articles et études, ses voyages et ses recherches… ainsi que son collègue de travail, Joseph Ratzinger.

L’un et l’autre n’ont déjà pas la même logique ni la même méthodologie de travail : il ne partage pas la même vision de l’Eglise, notamment dans le domaine de la théologie dogmatique. Mais là n’est pas vraiment le propos. Une analyse sérieuse de leurs divergences mériterait un blog à elle seule.

Ce qui est important pour Hans Küng, c’est le souffle d’air, de liberté et d’ouverture que représente le Concile Vatican II. Il y voit une chance extraordinaire de pouvoir annoncer l’Evangile à un monde en pleine recherche de sens.

Porté par cet élan, il publie de nombreux livres, qui vont tous remporter un immense succès. Car précisons que l’homme est aussi doué en théologie qu’en communication. Même si ses plus récentes prises de positions ne rendent pas spécialement hommage à celui que le Foreign Policy considérait en 2005, avec notamment Joseph Ratzinger, comme l’un des intellectuels les plus influents du monde.

Deux livres vont particulièrement retenir l’attention de Rome : « Infaillible ? Une interpellation » en 1971 et « Etre Chrétien » en 1978. Le premier constitue une remise en perspective (en cause ?) du dogme de l’Infaillibilité Pontificale, tant par une démonstration efficace de l’absence de sources pour assoir ce dogme que par l’analyse de l’ensemble du contexte historique. Le second se veut une présentation objective de la Foi chrétienne uniquement à partir des sources bibliques.

Va suivre une longue, très longue bataille de procédure entre Küng et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi[1] qui lui reproche certaines erreurs théologiques. De cette longue querelle, personne ne va sortir grandi. Les uns et les autres usant de stratagèmes politiques, de manœuvres et de joutes procédurales autour d’un procès qui va finalement aboutir à la condamnation par l’Eglise de Hans Küng, entraînant de facto la perte de son habilitation de professeur en théologie.[2]

Quelques mois plus tard, Joseph Ratzinger devient le préfet de cette tant redouté institution, cela jusqu’à son élection comme pape.

Mais alors tout le monde il est méchant ?

Nan, même si dans cette affaire, rétrospectivement, on découvre à la lecture de ce livre [3] que la mise au banc d’un brillant théologien comme Hans Küng aurait put assez facilement être évité par un dialogue franc et direct.

Mais il s’agit d’une époque très particulière que celle de la fin du Concile Vatican II, et notamment dans la recherche théologique.

Gardons en mémoire que la plupart, sinon tous les théologiens du Concile ont eu des soucis, interdictions, blâmes, parfois même obligation d'une vie monastique de la part de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi :

L’histoire de chacun de ces immenses théologiens est parfois révélatrice d’un certain sens de l’histoire : ainsi d’Henri de Lubac qui fut interdit d’enseignement pendant plus de 10 ans avant d’être fait Cardinal. Le cas d’Yves Congar est encore plus dramatique : réduit au silence durant plus de 15 ans, l’ensemble de ses idées sur l’œcuménisme, la place des laïcs et l’ecclésiologie vont être reprise par le Concile Vatican II. En remerciement, il sera finalement fait Cardinal sur son lit de mort.

Dans tous les cas, la postérité leurs donnera raison. Nul n’est prophète en son pays…

Est-ce à dire qu’il y a de grande chance pour qu’un jour les théories de Hans Küng trouvent un écho auprès de Rome ? Répondre dans un sens ou dans l’autre serait sans doute engager sa Foi uniquement sur sa vérité, ce qui à mon avis exclut toute vie en Eglise.

Si le deuxième tome des mémoires d’Hans Küng a un intérêt, un seul,… - euh, le seul d’ailleurs - c’est de mettre en lumière avec une perspective particulière les liens entre la recherche théologique et l’Eglise ; sans doute a-t-il raison de mettre comme fil rouge à sa vie la recherche de la Vérité.

Car c’est sans aucun doute par un travail sur le statut de la Vérité et des vérités que l'Église pourra se mettre en capacité d’être plus en dialogue avec elle-même.

Il est nécessaire que les théologiens puissent travailler librement, quitte à remettre en cause parfois certaines certitudes, sans jamais n’avoir à craindre comme une épée de Damoclès une possible condamnation des commissions théologiques Romaines.

Il est indispensable que le Peuple chrétien dans son ensemble puisse s’exprimer librement, sans aucune limite et puisse recevoir une réponse.

L’enjeu est fondamental : il est de savoir comment l’Eglise accueille et fait vivre en son sein différentes expressions.

Bien évidemment il est nécessaire que l’Eglise puisse aussi dire, simplement, publiquement, quels sont les frontières et limites de sa Foi. Mais sous une forme dialoguale.

Dans le cas contraire, et c’est finalement la conclusion que je tire de ses mémoires, c’est l’ensemble du peuple de Dieu qui est victime de cette façon de vivre ensemble.

L’Eglise-institution en accueillant aujourd’hui ce qu’elle a hier condamné, décrédibilise totalement son expertise; les théologiens critiques en s’enfermant peu à peu dans une monologue stérile et déconnecté des réalités, ou en quittant l’Eglise sur la pointe des pieds.

La période postconciliaire a de ce point de vue était particulièrement pauvre en dialogue. Les courants les plus traditionalistes ont crées leur propre mouvement, tombant rapidement dans une posture plus politique que pastorale, s’empêchant aujourd’hui tout retour à une pleine communion. Les plus progressistes ont quitté dans le silence les Eglises, quelques uns restant sur le parvis, la plupart disparaissant vers d’autres vies.

Pie XII, qui en connaît un rayon question liberté théologique, soulignait que « là où n’apparaîtrait aucune manifestation de l’opinion publique, là surtout où il faudrait en constater la réelle inexistence, par quelque raison que s’exprime son mutisme, ou son absence, on devrait y voir un vice, une infirmité, une maladie de vie sociale » (déclaration aux journalistes catholiques du 17 février 1950)[4]

Le Père Gourrier résume très bien cette situation :

Il est pourtant essentiel que nous trouvions dans les années à venir les moyens et les structures de ce dialogue, sans avoir à nous autocensurer par crainte de sanctions.

Librement, car si tel n’est pas le cas, de quel droit l’Eglise pourrait-elle demander la liberté de parole aux Etats qui la lui refusent encore et donner des leçons de démocratie au monde ? Nous ferions comme ce candidat à la députation qui, au début du XXe siècle, demandait à la société la liberté d’expression au nom des principes, annonçant qu’il la lui refuserait au nom des siens…

Au grand jour, car faute d’une réelle volonté de dialogue, nous subissons trop souvent dans l’Eglise la « langue de buis » de certains discours ecclésiastiques, en tout point identique à la langue de bois de certains politiques. De même, faute de structures adaptées à cet effet, de nombreuses critiques circulent en interne à l’encontre de l’Eglise – que ce soit dans les sacristies, sous le porche des églises ou lors des dîners en ville -, critiquent qui n’aboutissent en général à aucun discours constructif…

Il est alors de bon ton de râler, en sourdine, contre l’Eglise « d’en haut » porteuse de toute les tares, l’Eglise « d’en bas » étant apparemment exempte de tout péché ! Un dicton populaire vient effacer d’un revers de main cette vision simpliste et à courte vue. Ne dit-on pas couramment de quelqu’un qu’il a « l’esprit de clocher », lorsque l’on veut souligner son étroitesse de pensée et son côté médisant ?

Lettre ouverte au prochain Pape – P. Patrice Gourrier, Flammarion DDB, 2004, p. 10

Notes

[1] Organisme qui dans l’Eglise a notamment pour mission de dire ce qui relève ou non de la foi de l’Eglise Catholique.

[2] Il reste néanmoins prêtre ; on lui interdit seulement l’enseignement

[3] qu’il faut néanmoins recouper avec d’autres sources pour ne pas avoir une lecture trop partisane des événements

[4] Source, la charte des Sacristains