Les livres du Frère François Cassingena-Trévedy, moine à l’abbaye de Ligugé, sont juste des trésors d’intelligence et de spiritualité. Le verbe est d’une richesse incomparable, une véritable leçon magistrale de français. Mais d’une langue qui pourtant n’écrase jamais de sa connaissance de la Parole ou de sa maîtrise des chemins du cœur.

Je viens juste de commencer son dernier livre et je ne résiste pas à l’envie de partager avec vous ce court passage de son introduction :

frerefrancoisliguge.jpg

Sans doute a-t-on cultivé trop longtemps - et cultive-t-on toujours - le rêve du nombre, le regret de n'être plus aussi nombreux, le complexe de ne l'être pas assez, la prétention de faire nombre avec volontarisme, activisme, violence même, une violence dont les fruits de mort sont historiquement avérés, dont le monde nous tient justement rigueur et dont nous avons une peine infinie à effacer la trace de sa mémoire, qui est longue et tenace. Pareille idée du nombre, fût-ce en christianisme, fût-ce en Eglise, relève de l'idéologie et, parfois - étrange larcin dans l'arsenal des méthodes les plus séculières -, de la singerie totalitaire. Il y aurait lieu d'examiner ici - entreprise sacrilège sans doute, une très subtile parenté que l'Action catholique d'antan entretenait avec les idéologies gourmandes de nombre qu'elle s'assignait néanmoins pour tâche de concurrencer.

Décidément, dans l'esprit natal du christianisme, les nombres, si entiers soient-ils, se recommandent comme des symboles bien davantage que comme des arguments sans réplique. "Simon-Pierre hâla le filet sur le rivage, plein de gros poissons : il y en avait cent cinquante-trois."(Jn 21, 11). "Ils ramassèrent les restes du repas en douze corbeilles pleines. Et ceux qui avaient mangé étaient au nombre de cinq mille." (Mt 14, 20-21). "Ceux qui avaient écouté la Parole furent baptisés, et, ce jour-là, la communauté grossit d'environ trois mille âmes." (AC 2, 41).

Si considérable qu'il soit, le nombre reste infime à l'échelle du monde : le nombre même est semence, et c'est là toute sa raison d'être. Aussi le Reste, le Germe, doit-il se sentir tout aise et cultiver le bien-être dans son être-au-monde, avec cette agilité spirituelle et sociale que son statut même de Reste lui procure.

Plutôt que de souscrire à un protocole de soins palliatifs ou de consentir, pour sauver la face, à des hybridations qui garantiraient à bon marché, pour l'avenir, la puissance du nombre, il nous faut trouver aujourd'hui une maturité dans notre minorité même, laquelle est notre béatitude évangélique (cf. Lc 12, 32) autant que notre condition ordinaire et providentielle au regard de l'histoire.

Etre, chrétien, c'est être mineur en ce monde, sans céder jamais au vertige, sans succomber jamais aux sirènes enchanteresses de la supériorité, de l'excellence, ni de ce que, de manière récurrente dans l'histoire religieuse, d'aucuns ont appelé la "pureté". Etre chrétien, c'est être frère mineur de ce monde. Non, décidément il ne s'agit point de faire nombre, mais de faire signe, la vocation, la "gloire" (Jn 2, 11) du signe étant précise ment d'être infime, d'être insignifiant, presque, au regard des effectifs mondains : initial, il est par là suffisamment subversif.

Etincelles III, François Cassingena-Trévedy, Ad Solem Spiritualité, pages 27-28



On en reparle très très vite plus en détail.