Évangile de Jésus Christ selon saint Marc (Mc 13, 33-37)
Jésus parlait à ses disciples de sa venue : « Prenez garde, veillez : car vous ne savez pas quand viendra le moment.
Il en est comme d'un homme parti en voyage : en quittant sa maison, il a donné tout pouvoir à ses serviteurs, fixé à chacun son travail, et recommandé au portier de veiller.
Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de la maison reviendra, le soir ou à minuit, au chant du coq ou le matin.
Il peut arriver à l'improviste et vous trouver endormis.
Ce que je vous dis là, je le dis à tous : Veillez ! »
Les rédacteurs des évangiles sont convaincus de l’imminence du retour de Jésus sur Terre et avec lui du Royaume de Dieu sur Terre. C’est une des raisons pour laquelle ce texte pose immédiatement une question : pourquoi l’homme part en voyage si le maître de la maison est à la porte de sa demeure ? Face à la présence de celui qui est la source de la Vie, quel est donc le but de ce voyage pour qu’il prime ainsi sur la rencontre avec le Christ ?
Bien sûr il reste les serviteurs, chacun respecte les consignes, veille, scrute l’horizon, mais celui que le Christ recherche, c’est l’homme, et pas n’importe quel homme, celui qui est en éveil, c’est-à-dire Ressuscité.
C’est la raison pour laquelle ce texte, au-delà de son exhortation à maintenir son Corps et son Esprit en éveil est aussi une introduction à la vie spirituelle.
D’abord une remarque préalable. Ne confondons pas fin et moyen. Si la vie spirituelle est une finalité pour elle-même, nous ne sommes alors appelés à n’être que les adorateurs du Veau d’Or. Une religion, ou même une politique, qui ne propose à l’homme aucun autre horizon que l’homme se destine inévitablement à la vénération des idoles, à l’avarice et la colère.
La vie spirituelle anime et structure notre vie mais elle n’est qu’un chemin : Dieu divinise ce que l’homme humanise [1]. Notre boussole ne connaît qu’un seul nord, la divinisation.
Saint Marc décompose en deux espaces l’expression spirituelle qui unit toute notre vie intérieure, à l’image de nos deux jambes : pour progresser, il faut perdre l’équilibre mais pour ne pas tomber il faut aussi garder un pied sur terre.
Dès lors, loin de s’opposer, c’est bien le départ de l’homme qui va permettre l’accueil du Christ.
L’Evangile nous rappelle cette base essentielle à la démarche spirituelle : il n’y a pas de vie intérieure qui se replie sur elle-même. Celui qui ne partirai pas en voyage, s’enfermerait dans sa maison à guetter jour et nuit la venue du Christ ne se priverait pas simplement des joies et des larmes du monde, il contredirait l’ambition que Dieu a pour nous. Celle d’habiter le monde et par notre vie de rendre présent son amour autour de nous.
L’Esprit nous projette à l’extérieur de nous même dans le voyage avec l’homme parce qu’en nous les serviteurs veillent et discernent.
Les serviteurs sont les yeux de la foi qui scrutent et discernent le monde qui vient à nous.
Le portier est à la porte de notre cœur : sa place est particulière et sa mission fondamentale pour garantir l’intégrité de nos pensées. Abba Poemen considère à juste titre que « la vigilance, l’attention à soi-même et le discernement sont les guides de l’âme » [2]
Les Pères utilisent également l’expression « de garde du cœur » à propos de la vigilance spirituelle. [3]
C’est ici que l’image du portier prend tout son sens. Car la première question, la Parole qui déchire l’obscurité pour venir à la rencontre du visiteur est toujours la même : qui viens ?
Evrage et avec lui tous nos Pères ont ce conseil constant : « Sois le portier de ton cœur, et à toute pensée qui se présente, adresse cette question : Es-tu des nôtres ou des adversaires ? » [4] et Saint Jean de Gaza de compléter « il te dira la vérité »[5]
A chacune de nos pensées, posons-nous cette question simple de l’origine. Jésus dans sa rencontre avec les démons ne fonctionne pas différemment.[6]
Plus qu’un simple exercice spirituel, cette démarche va peu à peu bouleverser notre vision du monde. Dans notre société technicienne [7] qui subit les évolutions, reposer la question de l’origine ne va plus de soi. Il est certes plus confortable de penser le comment, le combien, le quand. Comment allons-nous pouvoir tirer profit de cela, combien cela va-t-il nous rapporter et surtout dans combien de temps ?
Il y a plus de 15 siècles, Saint Maxime le Confesseur, commentant le péché originel avait la même analyse : « Le Malin, persuadant frauduleusement l'homme de diriger son désir vers autre chose que la Cause des êtres, à réussi à fabriquer l'ignorance de la Cause. »[8]
Oui la vie spirituelle irrigue en profondeur notre quotidien car invite à découvrir dans son discernement que la place de l’homme dans la Création lui impose plus de devoirs que de droits.
Vaclav Havel avait eu cette très belle formule [9] :
Nous sommes toujours sous l‘influence de la croyance vaine et destructrice que l’homme est l’apogée de la création et non une partie d’elle-même, et que, donc, tout lui est permis… Nous sommes incapables de comprendre que le seul véritable pivot de nos actions, si elles doivent être morales, c’est la responsabilité envers quelques chose de plus élevé que notre famille, notre pays, notre entreprise, notre succès.
Responsabilité envers l’ordre de l’Existence, là où tous nos actes sont enregistrés et où, et seulement où, ils seront réellement jugés.
D’où viens-tu ? Cette simple phrase n’est pas un grigri protecteur, mais va réaliser en nous l’unité de l’homme dans l’harmonie de la Création. Cette garde spirituelle va devenir aussi indispensable à nous que le fait de respirer. Saint Jean Gaza en parle admirablement bien en évoquant la discipline spirituelle monastique « Les parfaits sont parfaitement attentifs à eux-mêmes, comme l’artisan qui connaît parfaitement son métier. Si, tandis qu’il travaille, il lui arrive d’avoir un entretien avec certains, leur conversation ne l’empêche pas de poursuivre en même temps l’exercice de son art » [10]
Si le but premier est de démasquer les pensées qui pourraient nous conduire à la haine et à la colère en gardant bien fermé la porte de notre cœur, elle nous rappelle aussi à notre vocation.
En effet, gardons en mémoire la mission que Dieu confie à Adam, celle de donner des noms « à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs »[11] Ce travail du discernement dans la vieille du quotidien appelle une autre étape de notre éveil, celle de pouvoir voir la création sans projections de nos désirs et passions.
Voir les choses et les personnes telles qu’elles sont, c’est découvrir le regard de Dieu sur nous, c’est abolir la frontière entre l’univers visible et invisible. Ce jour là, nous considérerons avec un autre respect la vie dans la diversité de ses manifestations.
Mais pour cela, nous devons maintenant et à la suite du Fils de l’Homme vivre la solitude du soir [12], l’incarnation de minuit [13], le reniement au chant du coq [14] et le matin de la Résurrection [15].
En route !
Notes
[1] Pour reprendre cette magnifique expression du Père Varillon sj. Je ne vous donne pas de référence précise, il faut lire tout Varillon
[2] Apophtegmes, série alphabétique, Poemen, 137
[3] Voir notamment Saint Jean Climaque, l’Echelle, XXVI, 61
[4] Antirrhétique, Orgueil, 17
[5] Lettres, 166
[6] Voir notamment Luc 8, 26-39
[7] Voir Jacques Ellul, le bluff technologique
[8] Questions à Thalassios, Prologue, 65
[9] Discours au Congrès des Nations-Unies, 15 Mars 1990
[10] Lettres, 459
[11] Genèse, 2, 20
[12] Marc 4 : 35, Marc 6 : 47, Mathieu 14 : 23,…
[13] Luc 2 : 7
[14] Luc 22 : 60
[15] Luc 24 : 1